INTERVIEW : Jean-Luc Bizien
- Metal'Art Culture
- 9 mars
- 17 min de lecture
Jean-Luc Bizien est un auteur français prolifique, connu pour son talent à mêler les genres et à transporter ses lecteurs dans des univers aussi captivants que variés. Né en 1963 à Phnom Penh, au Cambodge, il grandit en France où il développe très tôt une passion pour l’écriture et l’imaginaire. Après une carrière d’enseignant, il se consacre pleinement à l’écriture, explorant des domaines aussi divers que le roman policier, le thriller, la science-fiction, le fantastique et la littérature jeunesse.
Avec un style percutant et une maîtrise exceptionnelle du suspense, Jean-Luc Bizien s’impose comme une figure incontournable dans le paysage littéraire contemporain. Il est particulièrement réputé pour ses intrigues complexes, ses personnages profonds et ses ambiances immersives. Parmi ses œuvres majeures, on retrouve la trilogie des ténèbres (L'Évangile des ténèbres, La Frontière des ténèbres, Le Berceau des ténèbres), qui illustre son talent à fusionner thriller et géopolitique dans un cadre aussi sombre qu’intrigant.
Ses romans, souvent empreints de tension et de réflexion, explorent des thèmes universels tels que le pouvoir, la résilience humaine et les conséquences des choix individuels dans des contextes extrêmes. Jean-Luc Bizien a également été récompensé à plusieurs reprises pour son travail, notamment par des prix littéraires prestigieux, confirmant son statut d’auteur incontournable.
En parallèle de ses romans pour adultes, il a également écrit de nombreux ouvrages pour la jeunesse, confirmant sa polyvalence et son désir de toucher un large public. Innovant, passionné et toujours à la recherche de nouveaux défis littéraires, Jean-Luc Bizien continue de séduire et de surprendre ses lecteurs à chaque nouvelle parution.

Bonjour Jean-Luc. Quelle a été ta principale source d'inspiration pour écrire la trilogie des ténèbres ?
Le déclic survint après la lecture du formidable Au Pays du grand mensonge – Voyage en Corée du Nord, de Philippe Grangereau. Un ouvrage stupéfiant, paru aux éditions Payot en 2003.
C’est un dessinateur de presse qui me l’apporte un jour, avec pour seul commentaire : « Lis ça, tu vas voir, c’est dingue. Tu vas en tirer un thriller original, personne ne s’est encore intéressé à ce pays. » Nous sommes en 2007 ou 2008, je croule sous le travail, personne n’a entendu parler de la Corée du Nord… mais l’illustrateur revient à la charge et je plonge dans ce livre sans enthousiasme.
La surprise est d’autant plus grande : cette lecture est une claque. Monumentale. De plus en plus sidéré au fil des pages, je découvre l’effrayante réalité happé de ce pays.
Après avoir achevé le livre, je me jette sur Internet pour effectuer de nombreuses recherches. Je vais rester, pendant des mois, scotché à l’écran de mon Mac. À l’époque, je trouve très peu de choses en français mais j’accumule, dans mon disque dur, des reportages réalisés en caméra cachée, par des journalistes anglo-saxons qui risquent leurs vies pour témoigner. Des dizaines d’heure d’images effrayantes et de sons glaçants viennent nourrir ma réflexion. Les images sont là, il faut encore les ordonner, car le challenge demeure : comment écrire un roman policier dont l’action se déroulerait… dans le pays le plus fliqué du monde ?
De peur d’abandonner ce projet à force de tourner en rond, je décide d’écrire, sans savoir où je vais, ce qui deviendra au final L’Évangile des ténèbres. Pour la seule fois de ma carrière, j’ignore la fin de mon histoire. Je me contente de suivre les personnages dans leur voyage au bout de l’horreur et de la folie.
Pourquoi avoir choisi la Corée du Nord comme cadre principal de cette trilogie et surtout pourquoi en être sorti dans le troisième tome ?
Ce projet n’était pas une trilogie, à l’origine. Je ne pensais pas avoir assez de matière et je voulais m’en tenir à un « one shot » : L’Évangile des ténèbres se suffisait en l’état, sa fin était brutale mais nette, assez perturbante pour inviter le lecteur à se poser les bonnes questions.
Je croyais en avoir terminé avec la Corée du Nord, mais mon éditeur d’alors – Damien Serieyx, aux éditions du Toucan – a insisté pour que je propose une suite à L’Évangile.
J’ai creusé davantage le sujet et me suis intéressé à l’autre face de la pièce – la Corée du Sud. C’était l’occasion d’opposer au dernier bastion stalinien de la planète son voisin ultra-libéral.
Une fois de plus, je me suis basé sur des faits réels, après de longues recherches sur le Net.
Quant au troisième tome…
Après avoir bouclé le « diptyque coréen », je ne voulais pas m’en tenir à cette partie de l’Asie auscultée par un regard occidental. J’ai décidé de boucler la série en invitant des Coréens du Nord à New York, afin d’inverser les rôles… et les points de vue. (Scoop, pour les lecteurs qui ne l’auraient pas lu : ça ne se passe pas très bien !)
Malgré l’ambiance oppressante du tome 3, c’était un soulagement d’échapper à la Corée du Nord où je finissais par suffoquer.
Comment travailles-tu pour créer des ambiances aussi immersives et angoissantes dans tes romans ?
Je me contente de laisser faire les personnages, tous les personnages. L’ambiance découle de leurs choix, face à une situation problématique. Le contexte des histoires est souvent anxiogène, certes, mais les parcours des héros jouent un rôle essentiel dans l’atmosphère qui en découle.
Je fais ensuite confiance aux lecteurs pour s’identifier à eux.
Plus j’y réfléchis et plus il m’apparaît que l’auteur doit ressentir, sans tricher no surjouer, les émotions qu’il veut transmettre. En clair… si les ambiances sont « aussi immersives et angoissantes », c’est parce que je cherche en premier lieu à ME faire peur !
Quels sont les défis les plus importants que tu as rencontrés en écrivant la trilogie des ténèbres ?
La véracité et l’exactitude du propos. La justesse, aussi. Je voulais m’en tenir aux faits, aux chiffres. Le sujet était trop sensible pour m’autoriser à faire n’importe quoi. Il fallait à tout prix éviter la caricature ou l’outrance. De plus, comme je l’ai écrit plus haut, j’ai commencé le tome 1 sans en connaître la fin – ce que je ne fais JAMAIS quand je travaille à un thriller.
C’est la réalité qui s’est imposée : tout ce que je raconte est vrai, même ce qui peut paraître délirant. Eh oui ! La fin de L’Évangile des ténèbres, l’explication de toute cette sombre affaire de tueur en série, m’a été délivrée sur un plateau d’argent. En prenant un bus, à Paris, j’ai découvert un entrefilet dans le magazine gratuit 20mn. La brève disait simplement « Pyongyang abandonne son programme de… » (ici, nous éviterons le spoiler). J’étais ébahi. J’ai dû relire plusieurs fois les quelques lignes, pour me persuader que je tenais la fin de mon roman.
Pour le tome 2, c’est un reportage sur un quartier de haute sécurité – l’expérience ahurissante menée par des ingénieurs désireux de faire chuter la délinquance à 0%, quel qu’en soit le prix ! –, qui m’a inspiré. Encore une fois, tout est vrai. Le plus complexe fut de réunir la documentation.
Pour le tome 3, enfin… j’ai rapporté l’intrigue d’un voyage à New York.
Le principal défi, au fil du projet, c’est d’inviter le lecteur à réfléchir à la situation… sans jamais l’influencer. Ça n’est qu’un thriller, pas un essai géopolitique.
Tes personnages sont souvent complexes et nuancés. Comment construis-tu leur psychologie ?
J’ai fait mes premières armes dans le jeu de rôle, au cours des années 80 et 90. La première chose que j’ai apprise, c’est que pour incarner des personnages de façon crédible, il faut creuser leur psychologie. Les connaître parfaitement, afin qu’ils prennent vie.
Je veux tout savoir d’eux. S’ils fument, avec ou sans filtre ? S’ils aiment le café, avec du lait, du sucre ? Les hommes préfèrent-ils les slips ou les caleçons ? Les femmes les chaussures plates ou à talons ? Ce sont des petits détails, qui peuvent paraître insignifiants, mais qui permettent de brosser un portrait très précis, très réaliste de chacun. Je n’en parlerai pas forcément aux lecteurs, mais les personnages ainsi définis ne me cachent rien et je peux donc les regarder vivre au fil des pages.
Le JdR fut une formidable école d’écriture pour bon nombre des auteurs de ma génération. Je procède, pour mes romans, comme pour la création d’un scénario de JdR : je sais d’où les personnages partent, et où je voudrais les voir arriver… mais ils m’échappent très souvent. Ils réagissent aux événements avec la logique qui leur est propre – et ils me surprennent très souvent.
L’essentiel du travail consiste à les ramener dans une forme de « droit chemin », sans pitié aucune.
Quelle place accordes-tu à la recherche documentaire dans tes romans, notamment pour les aspects géopolitiques ?
La documentation est essentielle. Elle n’est pas seulement nécessaire pour nourrir un roman, elle renforce ses fondations. Sans elle, tout s’effondre. Quand la possibilité m’en est donnée, je vais sur les lieux de l’intrigue. J’en profite pour renifler, visiter, découvrir… sentir les choses au plus près, pour les restituer de la manière la plus vivante possible et inviter les lecteurs à marcher dans mes pas. Je veux que ceux qui connaissent l’endroit le retrouvent tel qu’ils l’ont gravé dans leurs souvenirs, et que ceux qui n’y sont jamais allés aient l’impression d’y être transportés au fil des pages.
Ainsi, je suis allé à New York avant d’écrire le tome 3 de la trilogie des ténèbres et à Venise avant d’achever le tome 2 du Cabinet des illusions. Quand je ne peux pas me déplacer – pour Pyongyang, c’était compromis, au vu du traitement que je réservais à la Corée du Nord ! –, j’effectue mes recherches sur le Net et dans les bibliothèques. Je lis beaucoup, je regarde des documentaires, je m’imprègne des lieux, des époques.
La documentation est un peu magique, dans le sens où elle agit comme un moteur à la création. Elle peut enrichir la réflexion, voire influencer le scénario : pour Le Cabinet des illusions, je pensais en me rendant à Venise que l’intrigue était bouclée. Il ne me restait qu’une poignée de chapitres à écrire. Je voulais juste rajouter quelques détails architecturaux mais, en arpentant la ville, de nouvelles scènes me sont apparues. Je me suis dépêché de les intégrer au récit, quitte à retravailler l’ensemble du roman pour en conserver la cohérence.
Les recherches sont parfois compliquées, exigeantes. Il m’a fallu plus d’un an de documentation pour la trilogie des ténèbres et deux ans pour Les Enquêtes de l’aliéniste. Ça n’a l’air de rien, mais Paris au 19ème siècle est un univers incroyablement complexe et la psychiatrie de l’époque était encore balbutiante. Il m’a donc fallu lire de nombreux ouvrages et discuter de tout ça avec de véritables psychiatres. Quand on écrit – particulièrement du thriller – on se doit de proposer un contexte irréprochable. On n’a pas le droit à l’erreur ou à l’approximation. Si l’on n’y prend pas garde, on court à la catastrophe.
Qu’est-ce qui t’attire particulièrement dans les genres du thriller et du fantastique ?
La possibilité d’aborder des sujets extrêmement sérieux et profonds sous couvert d’histoires plus « légères ». Il faut jouer les équilibristes : inciter le lecteur à s’interroger… mais ne pas s’autoriser pour autant à lui faire la leçon. On peut soulever de véritables problèmes, sans plomber le propos.
Ensuite, il faut faire confiance aux lecteurs. Chacun est libre d’accepter la proposition ou de la refuser. Nombre de passionnés de thrillers ou de fantastique se contentent de lire de bonnes histoires, de se laisser porter par le rythme de la narration, des chapitres courts qui s’enchaînent, sans plonger dans des abîmes de réflexion. Ils prennent du plaisir à lire et c’est la règle numéro 1 : le lecteur est libre. Le thriller n’est ni un pamphlet, ni un essai politique. C’est avant tout un objet de détente et de plaisir – même si rien ne nous interdit d’y insuffler un supplément d’âme et de gravité.
C’est au lecteur de dresser le bilan quand il repose le roman.
S’il a passé un bon moment, j’ai fait le minimum contractuel.
S’il réfléchit après avoir refermé le livre, j’ai atteint mon but.
Penses-tu que tes œuvres reflètent des préoccupations personnelles ou des enjeux sociétaux ?
Je l’espère ! Les thrillers, comme toutes les littératures de l’imaginaire, sont de formidables outils de réflexion. On peut y aborder en filigrane tous les sujets de société, toutes les aberrations du monde. C’est même une obligation, car un thriller sans enjeux n’est qu’une coquille vide, sans grand intérêt.
En revanche, je refuse la surenchère gratuite et le gore me laisse indifférent. Ça n’est pas pour autant qu’il ne faut pas de noirceur, puisque c’est inscrit dans l’ADN du genre, mais violence et cruauté ne se justifient à mes yeux que lorsqu’elles sont indispensables au récit, qu’elles y apportent du sens.
J’ai besoin, avant d’attaquer un nouveau livre, d’être préoccupé par un sujet. D’être en colère, en révolte ou encore enthousiaste (cette dernière possibilité étant hélas la plus rare, vu l’état de nos sociétés). C’est une formidable motivation. Je recherche, j’accumule de la documentation et l’histoire jaillit de tout ça. J’aborde avec jubilation ce sujet qui me préoccupe en tentant, au travers du récit, d’y voir plus clair, de comprendre les mécanismes du phénomène.
Pour autant, je ne cherche pas à prêcher pour ma paroisse. Je n’apporte ni n’impose aucune solution au phénomène. Je le mets en scène et je laisse chacun se faire sa propre idée. C’est la raison pour laquelle il n’y a jamais, dans mes romans, de personnage « complètement noir » ou « complètement blanc ». Mes héros sont décrits en niveaux de gris – du plus lumineux au plus ténébreux, avec parfois des variations en cours d’histoire.
Nous sommes tous un peu comme ça, non ?
Comment abordes-tu le mélange des genres dans tes récits (thriller, fantastique, géopolitique, etc.) ?
Les « genres » s’imposent d’eux-mêmes, selon les sujets et les nécessités de l’intrigue. Ils s’immiscent dans le récit sans attendre qu’on les y invite. Ils sont au service de l’histoire. J’y prête peu attention, car ils ne sont pas les plus importants et l’on en revient toujours aux personnages : la plupart du temps, l’intrusion du fantastique dans un thriller réaliste ne se produit qu’à travers leurs regards, leur perception de la réalité. Idem pour tous ces « genres ». Au fil des pages, ce sont les personnages qui les convoquent.
Le lecteur, lui, assiste au phénomène sans être dupe. Il est le témoin des angoisses, de la terreur des protagonistes. Dans le thriller, les règles du jeu sont ainsi fixées : « Je vous raconte tout… à vous de ne pas tomber dans les pièges. »
La géopolitique réagit un peu différemment, dans la mesure où elle se justifie par la nécessité de réalisme et des endroits visités par les héros. Difficile, par exemple, de comparer Pyongyang et Disneyland – question d’ambiance générale dans les rues, même si le souci de propreté y est le même – si on veut emporter le lecteur.
De plus, j’aime tous les genres, mais je prends soin de ne pas m’y laisser enfermer. Cette catégorisation est hélas un travers français : on a vite fait d’étiqueter un auteur et de ne plus vouloir qu’il s’aventure dans un autre domaine de littérature.
En conséquence, si une scène particulière demande qu’on fasse appel à un genre littéraire plutôt qu’à un autre… je me moque des frontières et je les franchis allègrement !
D’ailleurs l’auteur que j’admire le plus, le grand Serge Brussolo, mélange les genres depuis le début de sa carrière et le résultat, proprement inclassable, est sidérant. Quand on a lu un livre de Brussolo, on comprend que les règles sont faites pour être contournées.
L’exploration de la noirceur humaine semble être un thème récurrent dans tes écrits. Pourquoi ce choix ?
Parce que c’est l’une de mes obsessions (pas si nombreuses, fort heureusement). Depuis l’enfance je regarde mes contemporains avec les mêmes interrogations : quelle est la part animale de chacun, sa part de noirceur, de sauvagerie ? Qu’est-ce qui pousse le plus doux, le plus aimant des pères et des maris à se changer en monstre sanguinaire ? Existe-t-il un seuil de bascule, un point de non-retour qui déclenche le phénomène ? Sommes-nous tous des monstres déguisés en créatures sociales ?
Je pense que l’Homme est un prédateur né. Une potentielle brute que l’éducation, les lois, les contraintes sociales maintiennent dans un carcan fragile. Les règles sociétales nous ont appris à domestiquer la bête qui sommeille en nous. La morale est venue renforcer le tout, créant la culpabilité – un autre « verrou » pour sécuriser la cage du monstre.
Nous avons appris, peu ou prou, à accepter nos semblables, à les écouter et les entendre. Nous savons que la vie en société réclame des efforts et qu’en retour elle nous offre le meilleur des compromis… pourtant qui n’a pas rêvé, l’espace d’un instant, de massacrer son prochain sous l’effet de la colère ? Qui n’a pas souhaité la mort de quelqu’un, même furtivement, lors d’une bouffée de haine ?
Fort heureusement, ils sont très rares à franchir le pas, à libérer leurs pulsions.
Et c’est l’autre question qui me poursuit au fil des ans : quel terrible mécanisme s’est mis en place dans la tête de ceux qui se conduisent en fauves ? Ceux qui peuvent frapper, torturer, tuer sans remords ni regrets ? Ceux qui ne reconnaissent que la loi du plus fort ? Sont-ils si crétins qu’ils ne peuvent pas se conduire comme des êtres humains ? Ou bien sont-ils réellement différents, au point d’appartenir à une autre branche de sapiens ?
J’avoue chercher encore, mais la solution m’échappe toujours.
En attendant, l’écriture m’aide à ordonner la réflexion.
Quels auteurs ou œuvres ont marqué ton parcours et influencé ton style d’écriture ? Tu as récemment parlé sur les réseaux sociaux de Serge Brussolo, a-t-il pris une part importante dans ta carrière d’auteur ?
Ils sont trop nombreux pour tous les citer, de Lewis Carroll à Michael Moorcock, de Philippe Djian à Chuck Palahniuk, de Moebius à Hugo Pratt, de Denis Villeneuve à Guy Ritchie, de The Clash à Bruce Springsteen, sans oublier certains camarades de la Ligue de l’Imaginaire…
Mais Serge Brussolo demeure largement le plus marquant.
Il a joué un rôle essentiel dans mon parcours d’auteur : il fut non seulement celui qui m’a donné envie d’écrire, mais aussi celui qui m’a donné la possibilité de le faire. Il m’a encouragé, conseillé, critiqué et publié aux éditions du Masque. Il m’a appris, comme à bien d’autres, tout ce qu’il fallait savoir de ce métier.
Je le considère comme mon maître en écriture. Sans lui, je n’en serais probablement pas là. Il s’est montré d’une patience et d’une générosité inouïes. Je n’ai jamais croisé aucun auteur aussi altruiste, depuis. Il demeure, à mes yeux, le plus grand auteur français contemporain. Son œuvre est foisonnante, inégalable. Je ne peux que vous encourager à la découvrir, si ce n’est déjà fait.
Pour mémoire, l’humanité se divise en deux grandes catégories : ceux qui aiment Serge Brussolo… et ceux qui ne l’ont pas encore lu !
Quels messages ou réflexions espères-tu transmettre à tes lecteurs à travers tes histoires ?
Excellente question, même si je n’ai pas de « message ». Je demeure persuadé que tous les auteurs sont la proie d’obsessions, de thèmes qui les hantent, consciemment ou non.
Sinon, il faudrait être complètement fou ou masochiste – ou les deux ! –, pour s’enfermer pendant des mois seul face à un clavier d’ordinateur, à batailler avec une poignée de mots refusant de s’aligner convenablement !
Les questions que je me pose, depuis toutes ces années, tournent autour du même sujet : la part de sauvagerie enfouie en chacun d’entre nous. En dépit de mon grand âge et des dizaines de livres écrits, je n’ai toujours pas trouvé de réponse pleinement satisfaisante, mais je ne baisse pas les bras pour autant.
Si une réflexion se glisse toujours entre les lignes de mes romans, c’est probablement celle-ci : l’individualisme tue. Je crois au groupe, à l’entraide. On n’atteint le sommet de la falaise qu’en s’encordant les uns aux autres et en s’encourageant. J’ai ainsi réalisé que mes personnages, même les plus solitaires, s’en sortent toujours mieux quand ils tendent la main. Et à bien y songer, ceux qui me plaisent le plus se sacrifient pour les autres… mais je ne suis pas assez naïf pour croire que les lecteurs en feront des modèles.
On en revient toujours à « pas de message, mais quelques suggestions ».
Quels sont les sujets ou les lieux que tu aimerais explorer dans tes prochains romans ?
Le deuxième tome du Cabinet des Illusions se déroule à Venise en 1907, il paraîtra fin mars 2026. Le dernier volet de la trilogie aura pour décor Londres en 1918 (rendez-vous en septembre 2026).
J’ai également un roman contemporain en cours, dont l’action prend place de part et d’autre de la frontière métallique qui sépare le Mexique et les USA.
Voilà pour les lieux.
Quant aux sujets… je préfère vous en réserver la surprise !
Y a-t-il un projet d’écriture qui te tient particulièrement à cœur, mais que tu n’as pas encore réalisé ?
Il y en a plusieurs, je suis le plus hyperactif des grands feignants.
Une série historique dont j’ai écrit le premier tome, mais qui ne trouve pas d’éditeur. C’est un projet autour duquel je tournais depuis des années. Un hommage à Alexandre Dumas. Il s’agit de thrillers teintés de fantastique… mais dont les résolutions sont toujours ancrées dans la réalité et dans l’Histoire. Le fantastique, ici, n’est présent que dans l’esprit des personnages et le héros – un fameux mousquetaire ! – fait montre d’un esprit cartésien pour parvenir à résoudre les mystères auxquels il est confronté.
Je rêve également de reprendre mon personnage de Vuk Kovasevic, le Serbe tueur de monstres. Je voudrais relancer la série, dont j’ai récupéré les droits.
J’ai enfin quelques projets de « one shot » qui avancent bien.
Aucune certitude, à ce stade. Pour qu’un livre atteigne les rayonnages des librairies, il faut deux volontés conjointes : celle d’un auteur et celle d’un éditeur.
Le rêve ultime serait de scénariser une bande dessinée ou une série télévisée.

Tu viens récemment de sortir ton dernier livre “Le cabinet des Illusions”. Le roman tourne autour de l’illusion, du détournement d’attention et des faux-semblants. Penses-tu que la magie soit une métaphore idéale pour explorer la vérité et le mensonge dans une enquête ?
C’est une série dont je suis très fier et que j’éprouve beaucoup de plaisir à développer. Je pratique la magie en amateur depuis une trentaine d’années. Les concepteurs de tours sont pour moi une inépuisable source de réflexion et d’inspiration.
Je suis persuadé, aujourd’hui, que les magiciens et les auteurs de thrillers font le même métier. Certes, ils n’emploient pas les mêmes techniques mais ils poursuivent des buts identiques : ils proposent au public des histoires qui doivent les tenir en haleine… et les surprendre au cours d’un final imprévisible. Ils sont également experts en manipulation.
Dans le cadre du Cabinet des illusions, le personnage principal est un magicien, qui me permet de renouveler le modus operandi des enquêteurs traditionnels : là où un policier, en découvrant une scène de crime se demande avant tout « pourquoi ? », un prestidigitateur cherche « comment ? ». Au final, s’ils parviennent tous deux à résoudre le mystère… ils empruntent des chemins différents et ne posent pas le même regard sur les faits. C’est cette différence essentielle qui peut bousculer le lecteur dans ses habitudes et lui offrir un supplément d’originalité !
Vienne en 1902 est un décor riche et chargé d’histoire. Comment as-tu travaillé pour recréer cette ambiance, et pourquoi ce choix de lieu et d’époque ?
Une fois de plus, la documentation s’est avérée primordiale. Documentation géographique, bien entendu, mais aussi historique, car c’est une période foisonnante. Je voulais confronter le héros – un Américain qui se fait passer pour un Chinois – à la violence insidieuse de hauts bourgeois profondément antisémites. Un milieu hautain, méfiant, violent et recroquevillé sur lui-même.
Deux mondes s’entrechoquent dans les rues de Vienne à cette époque : la haute société richissime, qui vit coupée des réalités dans le confort et l’opulence… et au bas de l’échelle sociale, les pauvres qui survivent dans les ruelles et les malfrats qui s’organisent.
Je voulais également travailler sur la folie, sur la réalité et l’illusion. Comment rêver meilleur décor que cette ville magnifique, dans les années où les premiers travaux de Sigmund Freud ont paru ? Plonger Chung Ling Soo dans le berceau de la psychanalyse était jubilatoire.
Peux-tu nous parler de ta routine ou de tes rituels d’écriture ?
Je me lève entre 6 heures et 7 heures du matin, je file prendre une douche et un café (l’ordre varie selon l’humeur) puis, le deuxième mug de café à la main, je rejoins mon bureau.
C’est là que se côtoient mes livres, mes disques, mes guitares et mon ordinateur… et c’est la seule pièce de la maison où même les chats sont interdits de séjour.
En sirotant le deuxième café (en période d’écriture, je tourne à 12 mugs minimum par jour, malgré les reproches de mon médecin), je choisis les disques qui vont m’accompagner. J’écris en musique et je puise l’énergie dans le rythme, qui impose son tempo à mes mots. Je crois à la musicalité des phrases, à leur cadence. Je choisis donc l’ambiance en fonction du programme du jour. Selon que le chapitre en cours est posé, ou au contraire qu’il s’agit d’une scène d’action, la « B.O. du film » ne sera pas la même.
Quant aux sons, l’éventail est large : on passe allègrement de Jordi Savall à Motörhead. Deux salles… deux ambiances. Une fois que la machine est lancée, je ne quitte mon clavier que pour ravitailler le mug, au long de journées qui comptent souvent jusqu’à douze heures d’affilée.
En cas de déplacement sur le continent, j’emporte mon fidèle MacBook et je peux écrire dans l’avion, le train ou à l’hôtel. Pour m’isoler, c’est le même rituel : casque sur les oreilles, choix de B.O. du moment… et c’est parti !
J’essaie de m’astreindre à un moment d’écriture quotidien, même s’il est bref.
Qu’est-ce qui te motive à continuer à écrire et à te renouveler après autant d’années de carrière ?
Écrire n’est pas chez moi une envie ou un caprice, mais un besoin. J’éprouve la nécessité viscérale de raconter des histoires. J’aurais voulu être illustrateur ou musicien, mais je ne suis assez doué et rigoureux ni pour l’un, ni pour l’autre – même si j’ai joué de la guitare au sein de quelques groupes de rock, dans une autre vie.
Inventer des intrigues, faire naître des personnages est un quotidien dont je ne peux plus me passer. À leurs côtés, je vis mille vies et j’éprouve autant d’émotions qui me seraient étrangères sans eux. J’en suis arrivé, à bientôt 63 ans, à cette certitude : si demain les éditeurs se détournaient de mes livres et cessaient de les publier, je continuerais pourtant à en écrire.
Par égoïsme, sans doute… et pour tous ceux qui me font l’honneur et l’amitié de me lire.
Contrairement à ce que l’on raconte trop souvent, l’écriture n’est pas une souffrance. C’est un bonheur et une jubilation sans cesse renouvelés.
Ceux qui prétendent le contraire se sont trompés de voie.
Merci infiniment pour ta participation à cette interview pour Metal'Art Magazine. Ton regard sur l’illusion et la narration a enrichi notre échange.
Merci à vous pour l’invitation !
Si tu le souhaites, n’hésite pas à laisser un dernier mot à nos lecteurs, pour leur parler de ton univers ou de ce que tu aimerais qu’ils retiennent de ce livre.
J’aimerais de tout cœur qu’ils découvrent la nouvelle série, Le Cabinet des illusions. Qu’ils entrent dans le monde de Chung Ling Soo.
Suivre ce magicien enquêteur est l’occasion, pas si courante, de découvrir l’envers du décor, de se glisser dans les coulisses pour observer à la fois le spectacle et le public.
C’est…
A kind of magic !







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