INTERVIEW : Alexandra Desnier
- Pirard Marvin
- il y a 48 minutes
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Alexandra Desnier est une autrice française de thrillers psychologiques et de romans noirs, reconnue pour son écriture sombre et son exploration approfondie des mécanismes de l’inconscient. Après un cursus en lettres modernes, philosophie puis en psychologie et psychothérapie, elle a développé un univers littéraire où les blessures psychiques occupent une place centrale. Passionnée depuis toujours par l’écriture, qu’elle considère comme un acte profondément cathartique, elle construit des récits marqués par des personnages complexes et des atmosphères oppressantes. De Ombilical à Exogène, en passant par Gémellaire, Expiatis, Altérité, Certitudes et Maât, ses romans interrogent les profondeurs de l’âme humaine et les conséquences des traumatismes sur les destinées individuelles.

Votre formation en lettres, philosophie puis psychologie a-t-elle naturellement conduit à l’écriture de thrillers psychologiques ?
Je pense que mes études et mon attrait viscéral pour la noirceur et la profondeur de la psyché humaine ont toujours été intrinsèquement liés. Je me suis dirigée inconsciemment vers des formations au sein desquelles je pourrai explorer librement la complexité des émotions. La littérature, la philosophie et la psychologie ont en commun cette plongée vertigineuse au cœur des pensées et des ressentis et par extension donnent accès à la forme la plus brute d’intimité émotionnelle qui soit.
Comment votre parcours universitaire influence-t-il votre manière de concevoir vos intrigues et vos personnages ?
Les études littéraires vont fatalement induire une forme de rigueur dans la construction d’une intrigue, paradoxalement celles de philosophie vont permettre cette liberté de conscience qui va parfaitement décomplexer la réflexion. Les connaissances en psychologie vont venir ajouter de la profondeur aux personnages, des failles et des ambivalences qui seront expliquées par certaines conditions psychiatriques ou par certains traumas.
Vous décrivez souvent l’écriture comme une démarche cathartique : que représente-t-elle aujourd’hui dans votre vie ?
L’écriture a toujours été pour moi une forme de refuge et d’expression. Elle me permet de libérer certaines émotions. Je reste profondément attachée à la définition tragique de la catharsis telle que la concevait Aristote : la purgation des passions, l’acte d’apaisement des maux par le biais d’une forme d’art.
Quelles ont été vos principales influences littéraires et artistiques ?
Je me reconnais dans la mélancolie de Charles Baudelaire, la quête de sens de Hermann Hesse et l’art symboliste. Je citerai Les Fleurs du Mal pour Baudelaire, Le Loup des steppes pour Hesse et Spleen et Idéal, peinture réalisée par Carlos Schwabe et inspirée des Fleurs du mal de Baudelaire.
Votre activité de correctrice a-t-elle modifié votre regard sur votre propre écriture ?
Je ne crois pas, lors des phases de correction je me détache complètement du style pour me concentrer sur la forme. Je considère que chaque auteur a un style et un phrasé qui lui sont propres et qu’il ne faut pas dénaturer tant que cela n’impacte pas la construction, les règles d’orthographe et de grammaire. Je pars du même postulat pour mon propre style d’écriture, je ne fais pas de comparaison car je trouve cela contre-productif. J’écris de façon instinctive et mes particularités me sont propres, je ne suis pas influencée par les textes que je corrige.
Quels souvenirs gardez-vous de la publication de votre premier roman, Ombilical ?
J’en garde un souvenir ému car il s’agit de la première fois où j’ai mis à nu mes émotions, présenté mon univers et mon style. Je pense que ce premier roman m’a permis de lâcher prise et de m’autoriser à m’exprimer et à m’extraire d’un certain carcan.
Avez-vous toujours su que vous écririez dans le registre du thriller psychologique ?
En réalité j’ai écrit ce qui m’habitait, sans m’astreindre à un genre spécifique et le thriller psychologique s’est imposé par lui-même, tout comme le roman noir. La psychologie et la noirceur en sont les composantes principales, avec toujours cette envie de casser la barrière du bien et du mal, ce besoin de mettre en exergue une réalité de nuance et de complexité chez l’être humain, d’inciter le lecteur à se questionner sur ses propres limites et insécurités, sur ce qui peut provoquer une forme d’empathie qui les dépasse et les bouscule.
Comment votre style a-t-il évolué depuis vos premiers écrits ?
Je pense que mes premiers écrits étaient peut être entravés par une envie de bien faire qui me poussait à intellectualiser le thème, au fil du temps le côté instinctif et viscéral en est devenu l’essence.
À quel moment avez-vous trouvé votre identité littéraire ?
J’ai trouvé mon identité littéraire dès le lycée. J’écrivais déjà à cette époque mais de façon intimiste, en gardant mes textes pour moi. En les relisant aujourd’hui, je constate qu’ils possèdent la même empreinte, ce côté existentiel sombre et duel, tout comme cette profondeur psychologique. J’ai conservé ce côté épidermique dans mes écrits depuis toujours.

Qu’avez-vous appris sur le métier d’autrice au fil de vos publications ?
J’ai appris la réalité du métier, celle qui implique que l’auteur soit la dernière maille du chaînon de l’édition alors même qu’il en est l’acteur principal. À mon sens, dès lors que l’acte d’écriture a été intégré comme une profession, certaines problématiques se sont imposées. Pour conserver sa liberté d’écriture, il convient de se détacher d’un conformisme latent et de se libérer de l’aspect mercantile.
Votre fascination pour la psychologie et l’inconscient est au cœur de votre œuvre : d’où vient cet intérêt ?
J’ai toujours été sensible à la complexité humaine, à la psychologie et aux ressorts inconscients. J’ai la sensation que cet intérêt fait partie de moi, de façon intrinsèque. La construction psychologique d’un individu revêt une myriade de facettes qu’il convient d’explorer dans leur entièreté. Le fait de plonger dans les abîmes de la psyché m’ouvre sur des horizons complexes qui me nourrissent et me permettent d’analyser mes propres ressentis. On n’en ressort jamais indemne, chaque roman appose sa cicatrice.
Pourquoi êtes-vous attirée par les personnages abîmés, en quête de sens ou de rédemption ?
Je suis attirée par la profondeur et celle-ci se trouve chez les personnages écorchés. L’ambivalence de leur personnalité, le mal-être qui les habite et leurs questionnements existentiels sont douloureusement ancrés dans la réalité. Je pense que cette propension à créer des personnages torturés et complexes s’explique tout simplement par la compréhension que j’ai de leurs ressentis.
Comment parvenez-vous à équilibrer réalisme psychologique et tension romanesque ?
J’essaie de conjuguer la genèse de la psychologie d’un personnage aux évènements factuels, la composante psychologique génère de fait une tension dans le récit qui s’appuie sur l’instabilité émotionnelle des personnages. L’équilibre se crée dans une forme de dualité temporelle : le passé expliquant la psychologie des personnages, le présent exposant les actes induits par cette construction psychologique.
Vos romans abordent souvent des sujets difficiles : la fiction est-elle selon vous un moyen d’éveiller les consciences ?
J’aimerais tellement qu’elle le soit, je fais tout pour et mes choix de thèmes ne sont pas anodins. J’ai cette envie, ce besoin impérieux d’éveiller les consciences et de bousculer afin que les lecteurs n’échappent pas à la réalité, aussi violente soit-elle. Si l’art, sous toutes ses formes, permet d’ouvrir les yeux sur les injustices, les atrocités et les douleurs de l’existence, c’est une pierre supplémentaire posée sur un édifice bien trop chétif et instable.
Comment travaillez-vous l’ambiance sombre qui caractérise vos livres ?
Cette ambiance émane de mes livres de façon naturelle car je dégage moi-même un côté plutôt sombre qui me caractérise. J’y évolue avec une certaine aisance et mes écrits s’articulent autour de cette particularité.
Parmi Gémellaire, Expiatis, Altérité, Certitudes, Maât et Exogène, lequel représente le mieux votre univers aujourd’hui ?
J’aurais beaucoup de difficulté à choisir entre mes romans car mon univers s’imbrique en chacun d’eux. Ils dénoncent ou sensibilisent, bousculent et poussent les lecteurs dans leurs retranchements, ils questionnent sur la notion de bien et de mal, sur les limites que l’on se pose. En définitive, les thèmes changent mais l’essence demeure identique, j’y appose ma patte et mes émotions, l’authenticité exige d’écrire avec ses tripes et je les livre dans chaque roman.
Chaque nouveau roman est-il pour vous une continuité ou une remise en question de votre écriture ?
Chaque nouveau roman est une continuité de mon écriture, ils sont tous intrinsèquement liés de façon impalpable. Je ne cherche pas à renouveler mon style car il fait partie de moi, je ne suis pas dans une démarche de changement qui impliquerait une forme de calcul dans l’écriture, je suis mon instinct en priorité.
Quel ouvrage a été le plus difficile à écrire émotionnellement ?
Je pense qu’il s’agit d’Expiatis pour lequel j’ai terminé l’écriture en pleurs tant la décharge émotionnelle était forte.
Quel regard portez-vous sur l’évolution actuelle du thriller psychologique francophone ?
Je porte un regard plutôt critique dans le sens où j’ai l’impression que ce genre devient aseptisé, qu’il émane une volonté de lisser au détriment de livrer des émotions brutes. Je déplore un côté parfois trop calculé. J’ai le sentiment que la création artistique pure s’éloigne peu à peu au profit d’une mécanique éditoriale pensée en amont et appliquée à la chaîne. Je privilégie l’originalité et l’unicité dans toute forme d’art.
Quels sont vos projets littéraires et les thèmes que vous souhaitez explorer dans vos prochaines publications ?
Je suis en pleine écriture de mon prochain roman, Euménides, qui explorera un thème propre à la mythologie grecque tout en dénonçant les rouages d’une société et d’une justice qui broient les plus fragiles.
Je souhaite poursuivre mon exploration de thèmes lourds et difficiles, je ne choisis jamais la facilité, plus le thème bouscule, plus l’écriture est puissante et pleine de sens.





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