INTERVIEW : Jean-Marc Dhainaut
- Pirard Marvin
- 6 avr.
- 7 min de lecture
Il existe des auteurs dont les récits semblent ouvrir des portes que l’on croyait closes. Jean-Marc Dhainaut fait partie de ceux-là. Ses histoires, où le réel se fissure pour laisser filtrer l’invisible, cultivent une ambiance troublante, presque hypnotique. Avec Alan, son roman paru en 2025, il nous entraîne dans une Bretagne brumeuse où les légendes et les disparitions d’enfants s’entremêlent, et où chaque ombre semble porter un secret ancestral.
Son écriture, immersive et atmosphérique, fait de chaque lieu un personnage à part entière, vibrant de mystère et de tension. On ne lit pas un livre de Jean-Marc Dhainaut : on y entre comme on pénétrerait dans une maison ancienne dont les murs murmurent encore.
Aujourd’hui, nous allons lever un coin du voile — juste assez pour entrevoir les origines de son imaginaire, ses influences, et les projets qui nourrissent encore cette œuvre à la frontière du visible et de l’invisible.

Alan marque un tournant dans votre bibliographie : qu’est-ce qui vous a inspiré cette histoire particulière ?
Beaucoup de choses m’inspirent, parfois même malgré moi. La Bretagne et ses légendes sont pour l’inspiration comme un véritable puits sans fond. L’attachement au personnage d’Alan fut tel qu’il m’a paru important de boucler la boucle avec son enfance.
Le personnage d’Alan semble très ancré dans les émotions : comment l’avez-vous construit ?
Un auteur met beaucoup de lui, des gens qu’il connaît, de ses proches dans ses personnages. Selon moi, pour bien construire un personnage il faut se mettre à sa place, se dire « qu’est-ce que moi je ferais dans cette situation ? Qu’est-ce que moi je ressentirais ? ». J’ai toujours voulu que mes personnages, surtout Alan, ne soient pas fades ou de simples acteurs de l’histoire dont on ne sait rien de personnel, mais soient dotés d’une profonde humanité. Cette humanité, ces émotions, me sont donc venues de mon vécu, de celui des gens que j’ai connu. Doutes, blessures, regrets, bonheur, joies et peines… La vie nous enseigne, et lorsque l’on écrit, elle doit aussi enseigner nos personnages. C’est un exercice parfois périlleux quand il s’agit de créer des personnages plus compliqués, comme une véritable ordure, un traître, un hypocrite, un menteur… On ne doit pas se rater sur ce genre d’individus car on doit les créer pour qu’ils soient détestés.
Y a-t-il un événement, une rencontre ou un fait réel qui a influencé l’écriture de ce roman ?
- Un petit hameau de Bretagne dans lequel j’ai séjourné il y a longtemps et son vieux cimetière autour de l’église, avec son ossuaire avec une lucarne fermée de barres de fer pour ne plus que les chiens errants viennent s’y régaler. Le village d’Alan existe, même la croix mérovingienne, même si je l’ai un peu arrangé, scénarisé. Et j’y avais rencontré une dame qui m’a fait visiter cette petite église et m’en a raconté quelque anecdotes.
Votre œuvre explore souvent le paranormal ou l’invisible : comment ce thème s’est-il imposé à vous ?
Ce sont des sujets sur lesquels je m’interroge beaucoup. Comme beaucoup d’ailleurs. Depuis l’aube de l’humanité on rapporte des témoignages sur l’Au-Delà, quels que soient les peuples et les civilisations, mais on ne sait toujours rien concrètement, et encore moins scientifiquement. L’absence de preuve n’est pas une preuve et tant que l’on ne sait rien, tout est possible. Et justement, ce qui m’a fait m’intéresser aux phénomènes de hantises et a influencé ce que j’écris fut une expérience personnelle et totalement inattendue lorsque j’avais 20 ans, mais c’est une autre histoire. Quand j’ai voulu écrire, je ne me suis pas demandé comment faire ou vers quel genre m’orienter : je savais. J’ai écris simplement des romans que j’aurais adoré lire.

Quelle scène de Alan a été la plus difficile, ou au contraire la plus naturelle, à écrire ?
- Au tout début, lorsque j’évoque la scène où Alan, enfant, est seul la nuit à travers champs et qu’arrive un cortège funèbre. J’ai tellement visualisé cette scène en l’écrivant qu’elle m’en a même glacé le sang. En revanche, celle qui m’a le plus ému et qu’Alan avait déjà évoqué dans une autre de ses aventures fut cette fois où il a gravé ses initiales au côté de celles de sa mère sur le manteau en granit de la cheminée.
Quel message ou quelle émotion espériez-vous transmettre en priorité aux lecteurs de ce livre ?
Profitez du temps, de chaque seconde avec vos proches. Il est parfois difficile de nous rendre compte que nous vivons un instant merveilleux. Ce temps file bien trop vite. Il file même de plus en plus vite.
Comment gérez-vous l’équilibre entre suspense, émotion et mystère dans vos récits ?
Je ne saurais dire. De manière naturelle sans doute. Je ne m’impose aucune règle. L’important est que rien ne soit surfait ou manque de naturel. Ni trop en faire ni pas assez. J’en reviens à ce qu’à chaque instant je me mets à la place du personnage, mais aussi à la place du lecteur quand la scène s’imprègne d’un contexte angoissant, oppressant. S’il est difficile pour un lecteur de s’imaginer ne pas fuir en présence d’un esprit face à lui dans un lieu lugubre, il faut alors doser la réaction du personnage en demeurant cohérent avec ce qu’il est et pourquoi il se trouve là. Rien n’est simple, mais écrire sera toujours un grand défi.
À quoi ressemble votre rituel ou votre routine d’écriture au quotidien ?
À rien ! Je n’ai pas de rituel. Travaillant en usine et en horaires postés le temps d’écriture varie en fonction aussi de la fatigue, de l’état d’esprit. J’essaie d’être rigoureux et régulier, ça, en revanche, c’est essentiel.
Êtes-vous plutôt architecte (plan précis) ou jardinier (écriture intuitive) dans la construction de vos histoires ?
Plutôt intuitif et relativement linéaire. Je ne fais pas de plan. Au début, je prends des notes de différentes étapes clés, sur les descriptions des personnages, ensuite, je chemine, j’explore, mais avec toutefois la certitude de là où je vais. Avant même de l’écrire, je connais le début du roman, quelques étapes du milieu et surtout la fin. Et je connais aussi le titre. Je ne commence jamais l’écriture d’un roman dont je n’ai pas trouvé le titre. Ce titre est pour moi comme un fil conducteur.
Comment naît l’idée d’un roman chez vous : une image, un personnage, une ambiance ?
Un flash. N’importe où, n’importe quand, même la nuit ou sous la douche. Ce qui m’oblige même à emporter un dictaphone quand je suis en voiture pour capturer immédiatement ce qui n’est qu’un fragment de quelque chose avant qu’il ne s’évanouisse.
Quel rôle joue la documentation dans vos écrits, notamment lorsqu’ils flirtent avec des thématiques paranormales ?
Comme je l’évoquais, je me suis beaucoup intéressé au domaine des hantises, rencontré des témoins, ou enquêté dans des lieux dits « hantés » ou pratiqué l’urbex (qui fut essentiel pour retranscrire parfaitement l’ambiance d’un lieu abandonné). Je n’ai donc, comme souvent, pas eu besoin de beaucoup me documenter. En général j’écris sur des sujets sur lesquels j’ai déjà acquis beaucoup de connaissances à travers les différentes passions que j’ai pu avoir.
Avant d’être auteur, quelles expériences professionnelles ont marqué votre parcours ?
Absolument aucune. Je suis un ouvrier chez Renault qui s’est simplement laissé guidé par sa curiosité et qui s’est parachuté dans l’écriture sans rien connaître ni personne. La seule chose que j’adorais par le passé, c’était à l’école ou au lycée quand on nous présentait une histoire dont il fallait inventer la fin. Là, je me régalais.
À quel moment avez-vous senti que l’écriture allait devenir une part essentielle de votre vie ?
Sans songer un seul instant à ce qui m’attendais, j’écrivais pour mes amis et ma famille sur Facebook durant l’année 2013. Juste pour m’amuser. Je donnais à chacun des rôles comiques et projetait mes amis dans des histoires de fantômes et de vampires etc. C’est de cette manière très hasardeuse que j’ai réalisé que mes écrits ressemblaient à quelque chose. Alors, je me suis inscrit à des concours de nouvelles pour lesquelles les gens pouvaient voter. C’était des défis par exemple, de 24 heures pour écrire une histoire sur un thème imposé. J’ai adoré ces challenges et mes écrits se classaient très bien, dont un accès en finale. C’est cela qui m’a mis le pied à l’étrier pour me lancer dans l’écriture de mon premier roman : une histoire de retour dans le passé, vers le Moyen-Âge (mais qui n’a rien à voir avec Les Visiteurs, hein ! )
Y a-t-il une étape clé de votre parcours qui vous a donné la confiance nécessaire pour vous lancer ?
Non. Juste une devise : Fais ce que dois, et advienne que pourra. Nos seuls échecs sont toutes ces choses que l’on essaie jamais. Et nous n’avons très souvent pas conscience de ce dont nous sommes capables, jusqu’au jour où l’on essaie. Un jour, il faut arrêter de se dire « un jour…. » et se lancer.
Comment vos expériences personnelles nourrissent-elles votre manière d’aborder le surnaturel ou l’étrange ?
Avec beaucoup de recul. Ce n’est pas parce qu’un phénomène ne s’explique pas qu’il est paranormal, par exemple. Alan s’est d’ailleurs construit ainsi. Parmi tous les témoignages que j’ai pu étudier, rares sont ceux pour lesquels je me suis frotté le menton en me disant « ah, oui, là il y a quelque chose…. » J’habite qui plus est la maison d’une personne, sachant qu’elle est morte dans mon escalier, et cela sans jamais avoir observé chez moi le moindre évènement étrange.
Quels genres littéraires vous inspirent le plus, en dehors de ceux que vous explorez déjà ?
La science fiction, surtout les histoires de voyages dans le temps ou le post-apocalyptique, ou le survivalisme ou l’anticipation. Mais je suis très très difficile sur le sujet, donc j’abandonne facilement la lecture d’un roman que je ne sens pas du tout. Mais principalement je lis des livres sur l’Histoire tels que ceux sur La Première guerre mondiale qui est une période pour laquelle j’ai beaucoup de respect et de sensibilité.
Quels auteurs ont le plus influencé votre vision du fantastique ou de l’invisible ?
James Herbert, mais je parlerais plutôt du génie de Rod Serling et sa série La Quatrième Dimension et de la manière dont chaque épisode est construit.
Comment définiriez-vous la “signature Dhainaut” que vos lecteurs reconnaissent dans vos livres ?
Le temps ! Il est toujours question d’altération du temps ou d’un petit dérèglement temporel ou d’une période historique.
Travaillez-vous actuellement sur un nouveau roman, ou une éventuelle suite dans la lignée de Alan ?
Non, je suis en pause à durée indéterminée. Les idées ne manquent pas, mais pour l’instant j’ai refermé la porte de l’écriture. Mais je garde une main sur la poignée…
Y a-t-il un genre ou un format (nouvelle, saga, scénario…) que vous aimeriez explorer à l’avenir ?
Je resterai toujours dans l’imaginaire. Écrire du polar ou du thriller pur parce que c’est peut-être plus porteur m’ennuierait beaucoup. Qu’il s’agisse du fantastique, ou, pourquoi pas, de la Science-Fiction. J’aime la science fiction, et qui sait, si comme ce fut le cas de manière un peu plus marquée avec l’Oeil du chaos, je ne m’y frotterais pas un jour ?





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