INTERVIEW : Nicolas Druart
- Pirard Marvin
- il y a 3 jours
- 9 min de lecture
Originaire du Sud-Ouest de la France, Nicolas Druart s’est imposé comme une voix marquante du thriller contemporain. Infirmier depuis 2012, son travail au CHU de Toulouse nourrit son écriture et lui permet d’explorer avec précision les failles humaines. Auteur de plusieurs romans primés, dont Nuit blanche (Grand Prix du Suspense psychologique, 2018), L’Enclave (Prix de l’Embouchure, 2021) et Cinabre (Prix Infiniment Quiberon, 2022 ; Prix HarperCollins Poche, 2023), il revient en 2024 avec Soufre, son sixième thriller, où une légende urbaine — l’Homme-Allumettes — devient le cœur d’une enquête glaçante. Dans ce roman haletant, Druart mêle réseaux sociaux, phénomènes inquiétants et tension psychologique extrême, confirmant sa place parmi les auteurs français les plus prometteurs du genre.

Soufre met en scène l’Homme-Allumettes, une légende urbaine terrifiante. Comment cette idée vous est-elle venue ?
Pour Soufre, je me suis inspiré de ces films d’horreur qui ont bercé mon adolescence, et dans lesquels on invoquait une « entité » en répétant trois fois son nom. C’est un principe assez récurrent dans ce genre d’histoires (Bloody Mary, Candyman, Beetlejuice, etc.) L’idée de départ était la suivante : quelle pourrait être l’impact d’une telle légende urbaine lancée sur Internet, à notre époque, dans notre contexte actuel, et quelles pourraient être les conséquences d’une telle rumeur sur la population, notamment avec les réseaux sociaux ?
Pourquoi avoir choisi le téléphérique toulousain comme décor du meurtre initial, une scène aussi spectaculaire qu’inexplicable ?
Dès que le téléphérique a été en construction, j’ai su que j’écrirai une scène se déroulant à l’intérieur. Je trouve que c’est un lieu fort, singulier, où l’on ne peut pas s’échapper, perché à quarante mètres au-dessus du sol. Pour le bien de l’histoire, les meurtres devaient paraître impossibles, inexplicables, très mystérieux, par conséquent la cabine du téléphérique était l’endroit idéal pour démarrer l’enquête policière. Imaginez : les victimes montent seules dans la nacelle, et sont retrouvées mortes à l’arrêt suivant. Je trouvais le principe efficace.
Le roman explore les dérives des réseaux sociaux et leur pouvoir viral. Ce thème vous préoccupait il depuis longtemps ?
Tout à fait. Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont omniprésents. Ils ont des bons et des mauvais côtés, le sujet n’est pas là. Ce qui m’intéressait, c’était leur capacité, indéniable, à propager des informations. Et plus l’information est choquante, plus celle-ci se diffuse. Il est prouvé que plus le contenu nous heurte et nous indigne, plus nous nous concentrons dessus. En tant que père (même si ma fille est encore jeune), ce phénomène m’inquiète et me préoccupe. Comme beaucoup d’auteurs, j’écris sur ce qui me fait peur.
Comment avez-vous travaillé la frontière entre réalité policière et éléments presque surnaturels sans basculer dans le fantastique pur ?
C’est un principe que j’applique pratiquement à chaque roman : partir d’une situation de départ qui paraît impossible, voire surnaturelle. L’idée est que le lecteur ait le doute pendant la lecture, qu’il se demande « pourquoi ? comment ? » Cependant, je retombe toujours sur mes pattes avec une explication rationnelle à la fin du récit. J’aime jongler sur cette frontière, instiller le doute, l’incompréhension, mais jamais je ne basculerai du côté fantastique. Tout est dans la suggestion, les fausses pistes : j’implante des idées dans la tête du lecteur pour qu’il se fasse sa propre opinion (biaisée) sur la nature du tueur afin de mieux le surprendre ensuite.
Antoine Aubert apparaît dans Cinabre avant de revenir dans Soufre. Qu’est-ce qui vous inspire dans l’évolution de ce personnage récurrent ?
Pour être honnête, je n’avais pas du tout prévu de faire revenir ce personnage, capitaine de police à Toulouse. C’est au moment où j’ai choisi de placer mon intrigue à Toulouse que je me suis dit que ça pourrait être sympa de le remettre en scène. De plus, les lecteurs l’avaient plutôt bien apprécié. Et cela a été un vrai plaisir d’écrire à nouveau sur lui, de le faire évoluer, d’imaginer son parcours de vie depuis Cinabre. Cela a d’ailleurs nécessité de relire Cinabre et mes fiches de personnages pour m’imprégner de l’esprit de groupe des enquêteurs.
L’enquête implique des adolescents. Avez-vous été influencé par des faits divers réels ou des préoccupations contemporaines concernant cette génération ?
J’essaie vraiment de faire la part des choses entre fiction et réalité. J’aime dire que mes histoires ne sont pas plausibles, mais je m’efforce de les rendre crédibles à force de détails et d’un ancrage dans notre réalité pour que l’on puisse y croire. Je ne m’inspire pas de fait divers, sauf pour certaines anecdotes. Par exemple, dans Soufre, j’ai repensé à cet homme qui avait attaqué des nourrissons avec une arme blanche dans un parc d’Annecy. La scène avait été filmée puis diffusée sur les réseaux sociaux. Outre l’horreur de l’acte en lui-même, ce qui m’avait également choqué avait été la lenteur avec laquelle la vidéo avait été supprimée des plateformes. Cette modération des contenus en ligne est un des sujets du roman. Ensuite, les adolescents étant les premiers utilisateurs des réseaux sociaux, il était logique qu’ils soient la cible de cette légende urbaine diffusée sur les plateformes.
Votre roman a été décrit comme « explosif » et « terriblement addictif ». Comment parvenez-vous à maintenir une tension aussi constante ?
Le thriller répond à certains « codes » que j’essaie de reproduire dans mes romans. Tout est une question de rythme. C’est lui qui, à mon avis, participe à maintenir la tension, le suspense. Des chapitres assez courts, des cliffhangers (où chaque fin de chapitre appelle à lire le suivant), des changements de points de vue, du mystère, des rebondissements, etc. Beaucoup d’auteurs utilisent ces codes, qui fonctionnent très bien. C’est le genre de choses que j’aime lire et, par extension, que j’aime écrire.
Votre parcours littéraire comprend plusieurs œuvres récompensées. Comment ces distinctions ont-elles influencé votre écriture ou votre confiance d’auteur ?
Les récompenses font très plaisir, évidemment, elles donnent confiance, elles rassurent. Mais je ne m’y attarde pas. Pour moi, chaque roman est une nouvelle remise en question, une avalanche de doutes. On balaye tout ce qui s’est passé avant. On fait table rase. Depuis que j’ai commencé à écrire, j’essaie de rester fidèle à mon idée de départ, à ce que j’ai envie de faire en faisant abstraction de tout le reste.
Vos romans Nuit blanche, L’Enclave ou Cinabre explorent eux aussi des zones d’ombre psychologiques. Y a-t-il un fil rouge reliant toutes vos histoires ?
Chaque roman est totalement indépendant les uns des autres, toutefois il y a des clins d’œil aux histoires précédentes, des passerelles qui les relient afin de créer un univers commun. Ils sont tous « connectés ». J’essaie à chaque fois d’explorer les comportements humains de personnages « ordinaires » dans des situations critiques, horrifiques, souvent en huis clos. Ce terrain de jeu permet de faire évoluer les personnages, de révéler leur vraie nature. C’est un processus redondant dans mes histoires.

Comment Soufre se distingue-t-il de vos précédents thrillers, tant dans la forme que dans les thèmes abordés ?
J’essaie à chaque fois de proposer quelque chose de différent. D’incorporer les mêmes ingrédients (une ambiance anxiogène, qui fait peur, des twists, une thématique actuelle) dans des lieux différents, avec une histoire et des personnages différents. Comme mes autres romans, Soufre a pour but de divertir, de surprendre et de faire frissonner. Il s’articule autour de trois trames qui gravitent autour d’une légende urbaine qui tue ceux qui l’invoquent (L’Homme-Allumettes) et le milieu de la fête foraine. Il y a une vraie enquête policière (ce que n’est pas toujours le cas dans mes histoires), des réflexions sur l’impact des réseaux sociaux et la modération de ces derniers.
Après six romans, sentez-vous une évolution marquée dans votre manière de construire une intrigue ?
Absolument. Je remarque avec le temps que mes plans sont plus précis, mes documentations plus rigoureuses et mes intrigues davantage affinées en amont. Et, à chaque nouveau roman, j’essaie de créer des histoires plus travaillées, des personnages plus fouillés. Faire plus simple, aussi. Comme dans toute discipline, la pratique permet de s’améliorer.
Avez-vous une préférence entre vos différents livres, ou un roman particulièrement important dans votre parcours ?
J’aime tous mes romans, et je suis fier de chacun d’entre eux, cependant je trouve que depuis le troisième (L’enclave) ils ont plus de profondeurs, ils sont plus aboutis. Ce roman m’a permis également de rejoindre les éditions HarperCollins et de découvrir l’univers des salons, des rencontres. Il a été un vrai tournant dans ma carrière.
Votre métier d’infirmier influence fortement votre capacité à décrire les failles humaines. Comment votre vie professionnelle nourrit-elle vos histoires ?
Cela fait maintenant sept ans que je ne travaille plus en tant qu’infirmier et que je suis en disponibilité du CHU de Toulouse. En tant que soignant, on assimile jour après jour des témoignages de vie, des drames, des histoires tragiques, mais aussi de résilience. C’est une source inépuisable d’inspiration pour créer des profils de personnages. De plus, tout soignant se doit d’avoir de l’empathie, sinon il ne pourrait pas exercer son métier ; un trait de caractère indispensable pour donner vie à des personnages.
Travaillez-vous vos romans d’abord comme des enquêtes, comme des drames humains, ou comme des expériences émotionnelles ?
Plutôt comme des expériences émotionnelles. Des histoires où l’on va vivre des émotions fortes, pleines de suspense, de surprises et de frissons. C’est pourquoi je pars toujours d’un lieu (pour l’atmosphère), du twist (pour surprendre) et du thème (pour le côté questionnement sur un sujet précis). Une fois que j’ai ces trois éléments, je tisse mon intrigue et invente des personnages qui serviront l’histoire. Contrairement à d’autres auteurs, il me semble, mes personnages servent l’intrigue, et non l’inverse ; ce sont comme des marionnettes que je dirige pour arriver à mes fins.
Quels aspects de votre vécu personnel ont le plus impacté votre façon d’aborder la noirceur et les traumatismes dans vos récits ?
Je pense être plutôt équilibré (il me semble), il n’y a rien de personnel dans mes histoires. Tout n’est que fiction. Bien sûr, je traite de sujets qui me touchent personnellement et qui m’effraient. De plus, l’aspect médical est souvent présent car c’est un domaine que je connais bien. Comme tous les auteurs, surtout au début, je pense qu’on écrit sur ce que l’on connaît. Je baigne dans l’univers du polar, du thriller et des histoires d’horreur depuis mon adolescence. C’est un genre que j’affectionne, c’est donc tout naturellement que je me suis dirigé dans cette voie dès mon premier roman.
Vos romans sont souvent très visuels, presque cinématographiques. Cela vient-il d’influences précises ou d’une manière instinctive d’écrire ?
C’est un genre que j’aime lire, et donc que j’essaie de reproduire. Quand j’écris, je vois les scènes dans ma tête, c’est comme si j’écrivais un film. Avec ce genre très cinématographique, l’idée est d’immerger un maximum de lecteur dans une atmosphère oppressante, angoissante. De lui projeter des images fortes dans la tête. Cela passe par des descriptions visuelles, sonores, mais aussi olfactives, j’essaie de solliciter les cinq sens pour garantir une immersion complète dans l’histoire.
Vous semblez apprécier mêler réel, légendes, rituels et croyances populaires. Qu’est-ce qui vous fascine dans ces zones floues de l’imaginaire collectif ?
J’aime jouer sur les peurs. Les peurs collectives, mais aussi les peurs enfantines. J’avoue que cela m’amuse. Dans Soufre, l’idée était de moderniser une légende de croyance à l’aire du tout numérique. Le contraste me semblait intéressant.
Comment vivez-vous l’immersion émotionnelle dans des univers sombres pendant plusieurs mois d’écriture ?
Plutôt bien. Encore une fois, c’est de la fiction. Même si les thèmes abordés dans mes romans sont sérieux, que les histoires sont souvent violentes, cela reste du divertissement. Il y a même des petites touches d’autodérision ; parfois les personnages se moquent des situations dans lesquelles ils se trouvent, comme s’ils accusaient directement l’auteur. Comme s’ils s’en prenaient à moi. Cependant, je n’écris jamais un roman d’une traite. Je fais souvent des pauses, pendant lesquelles j’écris sur des sujets plus légers. Ces autres projets en cours, moins sombres, permettent de respirer un peu.
Quelle part laissez-vous à l’improvisation une fois le plan établi ?
Il y a peu de place à l’improvisation dans la mesure où le plan de départ est bien détaillé. L’ossature du roman est solidement bâtie en amont, je connais évidemment la fin de l’histoire et les étapes qui la composent. Cela dit, entre ces étapes, il y a parfois des zones un peu floues où, là, il m’arrive parfois d’improviser pour arriver à l’étape suivante. C’est aussi ça qui est intéressant : le roman n’est pas à 100% « pré-écrit » dans mon carnet de notes.
Avez-vous déjà une idée pour votre prochain thriller — et si oui, pouvez-vous en révéler un avant-goût ?
Mon septième roman, Immersion, est sorti en janvier aux éditions Belfond Noir. Le huitième manuscrit est déjà écrit et il est parti chez mon éditrice. Je reste volontairement silencieux pour l’instant… Tout ce que je peux dire, c’est qu’il se déroulera dans une station balnéaire déserte, en hors-saison, et dans un fort, au large, reclus au milieu de l’océan. En ce moment, je réfléchis au thriller suivant tout en terminant le premier tome d’une saga fantasy. J’ignore si cette dernière sortira un jour, je l’espère, en tout cas c’est un genre dans lequel je m’amuse beaucoup.
Un grand merci, Nicolas Druart, pour la générosité de vos réponses et pour cet échange passionnant autour de Soufre et de l’ensemble de votre parcours littéraire. Votre capacité à explorer la noirceur humaine tout en maintenant une tension haletante fait de chacun de vos romans une expérience marquante. Nous avons hâte de découvrir vos prochains projets et de suivre l’évolution d’une plume qui ne cesse de s’affirmer parmi les grandes voix du thriller français.





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