INTERVIEW : Nicolas Nutten
- Pirard Marvin
- 9 févr.
- 10 min de lecture
Aujourd’hui, nous avons le plaisir de rencontrer Nicolas Nutten, auteur reconnu dans le monde du thriller et du suspense psychologique. Lauréat de plusieurs prix littéraires, il s’est imposé comme une voix singulière dans le polar français, mêlant intrigue haletante et profondeur historique. Après des succès tels que Disparition et Comme deux gouttes de sang, il revient avec un nouveau roman ambitieux : L’Évangile des ombres, qui plonge le lecteur au cœur des crimes du régime franquiste et des secrets enfouis sur trois générations.
Dans cette interview, nous allons explorer son parcours, ses inspirations, sa manière de travailler, et bien sûr, parler de son dernier livre qui ne laisse personne indifférent.

Comment vous est venue l’envie d’écrire ? Y a-t-il eu un déclic particulier ou un auteur qui vous a inspiré ?
Je me souviens parfaitement du moment où l’envie d’écrire m’est venue. C’était à l’aéroport Charles De Gaulle, à Paris, en décembre 2015. Je devais me rendre à Bucarest pour le travail et, en attendant ma correspondance, j’ai terminé le roman que j’avais emporté. Quand j’ai refermé mon livre, je me suis dit pourquoi ne pas essayer de créer une histoire originale. C’était un peu fou comme idée, car j’avais beau être un lecteur assidu, je n’avais aucune base, aucune technique pour me lancer dans une telle aventure. Mais qu’importe, l’envie était là et la détermination aussi. Je n’avais donc qu’à me retrousser les manches et à m’y mettre sérieusement. C’est ce que j’ai fait et depuis ce jour, ça ne m’a pas lâché. Pourquoi c’est arrivé à ce moment-là ? Peut-être parce qu’à cette époque, j’avais envie de pouvoir m’échapper de mon quotidien d’une manière ou d’une autre. L’écriture m’a permis cela et pas une seconde, je ne regrette d’avoir cédé à cette envie un peu folle qui m’est venue sans crier gare dans un aéroport parisien.
En ce qui concerne les auteurs qui m’ont inspiré, je peux citer entre autres Bernard Werber, Douglas Kennedy et Harlan Coben.
Vous avez commencé par des nouvelles avant de passer au roman. Qu’est-ce que ce format vous a appris ? Pensez-vous que tout romancier devrait passer par la nouvelle ?
Lorsque je me suis lancé dans l’écriture, j’ai immédiatement eu pour ambition d’écrire un roman, mais je me suis vite rendu compte qu’il ne suffisait pas d’avoir une idée lumineuse pour bâtir une histoire solide. Non, c’était bien plus compliqué que ça et pour preuve, tout ce que j’ai pu produire à cette époque-là s’essoufflait lamentablement au bout de quelques chapitres à peine. Si j’avais l’envie, il me manquait clairement la méthode. En trainant sur Internet, je suis retombé sur une vieille interview de Bernard Werber, qui expliquait qu’un chapitre pouvait s’envisager comme une nouvelle : un début accrocheur, une montée en tension et une fin surprenante qui donne envie de découvrir le chapitre suivant. Cette analogie m’a tout de suite parlé. Je me suis donc mis en tête de commencer par écrire une histoire courte répondant à ces critères. Si j’y parvenais, j’aurais franchi la première marche menant à mon but : écrire un roman.
Si pour moi, le format de la nouvelle m’a permis d’acquérir cette mécanique de narration qui me faisait défaut, je pense qu’il n’est absolument pas nécessaire d’en passer par là pour écrire de belles histoires. Je suis convaincu qu’il existe autant de méthodes que d’écrivains et qu’il est avant tout important de s’écouter afin de trouver le chemin qui convient à chacune et à chacun.
Votre premier roman, Disparition, a remporté le Prix du Suspense psychologique 2020. Comment avez-vous vécu cette reconnaissance ?
Lorsque l’on me l’a annoncé par téléphone, j’ai eu du mal à y croire. Il m’a fallu m’asseoir et que l’on me répète que j’étais le lauréat pour que je commence à saisir ce que cela signifiait vraiment : une publication en grand format et un an après environ, une sortie au format poche. Je mentirais en disant qu’en écrivant Disparition, je n’avais pas dans un coin de ma tête le rêve un peu fou de voir un jour mon livre en librairie. Ce prix me permettait donc de concrétiser ce rêve, puissance dix. Mais aussi, chose assez incroyable, d’échanger en visio (car à cause de la pandémie, la remise du prix officielle a été annulée) pendant près d’une heure et demie avec le parrain du prix de l’année 2020, qui n’était autre que Bernard Minier, auteur que j’affectionne pour ses histoires, son style et son érudition. Après cet épisode, plusieurs jours ont été nécessaires pour que je redescende de mon nuage et que je prenne la réelle mesure de ce qui venait de m’arriver.
Vous êtes architecte de systèmes d’information dans la vie professionnelle. Comment conciliez-vous ce métier avec l’écriture ?
J’ai la chance de pouvoir faire beaucoup de télétravail et par conséquent, le temps que je ne passe pas sur la route pour me rendre au bureau, je le consacre à l’écriture. J’écris également le week-end, pendant mes vacances et parfois même dans le train (mais c’est beaucoup plus rare). L’essentiel pour moi, c’est d’être le plus régulier possible afin de rester immergé dans mon histoire.
Quels sont les auteurs ou œuvres qui ont marqué votre parcours de lecteur et influencé votre style ?
Maxime Chattam est le premier auteur de thriller que j’ai lu, avec notamment La trilogie du mal. J’ai aussi dévoré les romans de Jean-Christophe Grangé : Le vol des cigognes, L’empire des loups et bien sûr, Les rivières pourpres. Plus tard, j’ai découvert Bernard Minier avec Glacé, Franck Thilliez avec le Syndrôme[E], Pierre Lemaître avec Travail soigné, Alex et Robe de marié, Olivier Norek avec la Trilogie 93 et Johana Gustawsson avec Block 46. Si aujourd’hui mes lectures ne se sont plus uniquement centrées autour des polars et des thrillers, je finis toujours par revenir à ce genre littéraire.
Vos romans abordent souvent des disparitions et des secrets enfouis. Pourquoi ce thème vous fascine-t-il ?
Une disparition, qu’elle soit subie ou volontaire, donne forcément lieu à un grand nombre d’interrogations. En tant qu’auteur, je trouve que c’est un terreau très fertile pour faire pousser des histoires peuplées de zones d’ombre et d’angles morts.
Comment se déroule votre processus d’écriture, de l’idée initiale à la version finale ? Utilisez-vous des outils spécifiques ou des méthodes particulières ?
L’idée initiale peut provenir de n’importe quelle situation vue ou vécue, ou parfois même d’une simple conversation surprise dans des transports en commun. C’était une randonnée pour Terra Mater, un incident dans le métro pour Disparition, un lieu pour L’évangile des ombres. Cela peut être très varié. Une fois que je tiens une idée qui me semble avoir un certain potentiel, je la laisse reposer dans un coin et j’y reviens après plusieurs jours ou semaines afin de vérifier si elle suscite en moi toujours le même intérêt. Si c’est le cas, je tiens peut-être quelque chose et là, je commence à gamberger à des scènes, à des personnages. Si après cette étape, l’idée a gagné encore en profondeur, alors je passe au plan. Pour ce qui est des outils, j’utilise XMind pour réaliser des cartes mentales et Scrivener pour l’écriture et l’organisation de mes notes.

Vous avez mentionné que vous consacrez beaucoup de temps à la recherche. Quelle part cela représente dans vos projets ? Avez-vous déjà abandonné une idée faute de sources fiables ?
Si je devais donner un ordre de grandeur, je dirais que je consacre vingt pour cent du temps total aux recherches. Dans ces vingt pour cent, j’inclus aussi la création du plan qui est, pour moi, un élément essentiel sans lequel je ne peux pas passer à la phase « écriture ».
Lorsque je ne trouve pas suffisamment d’informations sur un sujet ou pour étayer une idée, je fais prendre un autre chemin à mon histoire et ce n’est pas grave. Car bien souvent, la première idée qui se présente n’est pas forcément la meilleure.
Votre roman Comme deux gouttes de sang a remporté plusieurs prix. Qu’est-ce qui, selon vous, a séduit les jurys et les lecteurs ?
En effet, ce roman a remporté le prix du Coquelicot Noir 2023, le prix du Sable Noir 2023 et le prix des lecteurs du grand Pic Saint-Loup 2023. Je suis vraiment ravi de l’accueil qu’a reçu ce roman et les retours très positifs qu’il suscite encore. Néanmoins, je ne me permettrai pas de me prononcer sur ce qui a plu aux jurys et aux lecteurs. Le mieux serait de leur demander ;)
Vous avez publié Terra Mater avant L’Évangile des ombres. Quels défis avez-vous rencontrés en écrivant ce troisième roman ?
L’idée du roman Terra Mater est née lors d’une randonnée, près de chez moi, où j’ai eu l’occasion de découvrir plusieurs grottes accessibles sans équipement particulier. Le même jour, l’ami qui m’accompagnait m’a initié au géocaching, cette sorte de chasse au trésor grandeur nature à laquelle on peut jouer grâce à une application sur smartphone. Ces deux activités, spéléo et géocaching, m’ont paru avoir beaucoup de potentiel pour créer une histoire de type thriller ou polar. Autant je n’avais aucune difficulté à télécharger une application sur mon portable pour partir à la recherche de quelques caches, autant la spéléologie était un univers plus complexe à aborder, plus dangereux aussi. Je me suis donc rapproché d’un club, le GSI, Groupe de Spéléologie Indépendant, et j’ai rencontré des passionnés qui ont tout de suite adhéré à ce projet d’écriture qui m’animait. Ils m’ont fait découvrir leur activité et m’ont emmené dans des endroits que je n’aurais jamais eu l’occasion de visiter sans leur aide. Cette expérimentation m’a permis de décrire avec précision tout ce que j’ai pu ressentir lors de ces différentes expéditions souterraines.
Pour la petite histoire, la première énigme du roman, pour peu que l’on parvienne à la résoudre, conduit à un endroit très précis d’une grotte existante. Avis aux amateurs ;)

Comment gérez-vous la tension narrative dans vos intrigues pour maintenir le suspense jusqu’au bout ?
Comme je connais la fin de l’histoire avant de me lancer dans l’écriture, j’ai toutes les cartes en main pour emmener le lecteur exactement où je veux qu’il aille. Cela me permet de distiller des rebondissements et des révélations tout au long du récit et créer ainsi une tension grandissante, jusqu’à la scène finale.
Vos histoires mêlent souvent des faits historiques à la fiction. Pourquoi ce choix ? Craignez-vous parfois de heurter la sensibilité des lecteurs en abordant des sujets sombres ?
Plus la frontière entre la fiction et le monde qui nous entoure est tenue, plus les émotions suscitées sont fortes. En insérant des faits-divers ou historiques, des lieux existants, ou des images appartenant à la mémoire collective, cela renforce non seulement la crédibilité du récit, mais cela aussi offre une expérience de lecture plus riche, plus immersive. C’est ce que je m’emploie à réaliser dans mes romans. En revanche, jamais je ne me pose la question de savoir si une scène va choquer. Si la scène en question me plaît et qu’elle fait sens dans mon histoire, alors je l’écris. Après libre à chacun de se l’approprier ou non.
Quel rôle jouent les personnages féminins dans vos romans, souvent au cœur des drames ? Est-ce un choix conscient pour explorer certaines thématiques ?
Je ne calcule pas si tel ou tel personnage sera une femme ou un homme. Ce choix découle plutôt d’un impératif narratif à un moment donné de l’histoire. Ça s’impose en quelque sorte. Après, que ce soit un homme ou une femme, on apprend à se connaître au fil de l’écriture et j’avoue que pour le moment, ce processus de « rencontre spontanée » ne m’a jamais déçu.
Vous êtes très actif dans les salons et rencontres littéraires. Que vous apportent ces échanges avec les lecteurs ? Une anecdote marquante lors d’une rencontre ?
Les rencontres avec les lectrices et les lecteurs sont toujours des moments que j’apprécie, tout particulièrement. Il y a une énergie incroyable dans ces salons, ces rencontres. C’est un véritable carburant qui me pousse à continuer à écrire de nouvelles histoires.
Parmi les diverses anecdotes de salon, il y en a une qui me revient à l’esprit parce qu’elle m’a fait beaucoup rire. C’était au festival Sang d’Encre à Vienne, en novembre dernier. Une dame et son mari s’arrêtent devant moi et nous commençons à échanger sur mon dernier roman : L’évangile des ombres. La dame est très intéressée, pose beaucoup de questions, tourne et retourne le livre dans ses mains, sans parvenir néanmoins à franchir le pas de l’achat. Son mari l’encourage en souriant et je vois dans ses yeux qu’il se moque gentiment de son épouse. Après moult tergiversations, elle finit par m’expliquer qu’elle a un problème avec les formats broché. « Vous comprenez, me dit-elle, je lis le soir, dans mon lit et malheureusement je m’assoupis assez vite et quand ça arrive, je préfère que ce soit un livre au format poche qui me tombe sur le nez, plutôt qu’un livre grand format, ça fait moins mal… ».
Comment percevez-vous l’évolution du polar français aujourd’hui ? Y a-t-il une tendance qui vous inspire ou vous inquiète ?
Le polar en France est un genre qui se porte plutôt bien, malgré les difficultés rencontrées par le monde de la Culture. On peut facilement se rendre compte lors des évènements organisés autour de ce genre littéraire que l’enthousiasme et l’engouement des lectrices et des lecteurs sont toujours bien présents. C’est encourageant. En revanche, ce qui m’inquiète pour l’avenir de la littérature et ce, tous genres confondus, c’est l’avènement de l’Intelligence Artificielle. J’ose espérer que ce qui fera la différence entre des textes générés par des algorithmes et des récits écrits par des humains, c’est ce petit supplément d’âme que nous, autrices et auteurs, insufflons à nos histoires. Ce n’est pas grand-chose, mais j’ai bien peur que ce soit tout ce à quoi nous pouvons nous raccrocher.
Avez-vous des projets en cours ou des idées pour votre prochain roman ? Pouvez-vous nous en dire un mot sans trop dévoiler ?
Le prochain roman est en cours d’écriture, il s’agira d’un one-shot. Mais pour l’instant, il est encore un peu tôt pour en parler.
En dehors de l’écriture, quelles sont vos passions ou activités qui nourrissent votre imagination ?
La lecture est une de mes grandes passions. Je ne lis malheureusement pas autant que je le souhaiterais, mais dès que j’ai un peu de temps, je m’y adonne avec plaisir. J’apprécie aussi beaucoup la randonnée et de manière générale toutes les activités de pleine nature.
Votre dernier roman explore les crimes du régime franquiste et l’affaire des enfants volés. Qu’est-ce qui vous a poussé à traiter ce sujet ?
Le point de départ vient d’un fait divers qui s’est déroulé à Dax, dans les années 1960. Une femme était persuadée de s’être fait voler son enfant à la naissance. Cette histoire glaçante a été le point de départ de mes recherches, qui, de fil en aiguille, m’ont conduit jusqu’à la guerre civile espagnole. J’ai ainsi découvert toutes les horreurs perpétrées par le régime franquiste à l’encontre des vaincus, les républicains. Plus je lisais de témoignages, plus il m’apparaissait évident que je devais m’emparer des histoires dramatiques vécues par ces enfants, ces femmes et ces hommes pour parler de leur calvaire au travers d’une fiction. Si mon roman a contribué à faire connaître cette tragédie, ne serait-ce qu’à un seul lecteur, alors j’ai atteint mon objectif.
Le livre alterne entre trois époques (1937, 1987, 2023). Pourquoi avoir choisi cette construction en triptyque ?
Cette histoire des enfants volés débute pendant la guerre civile espagnole (1936 – 1939) et se poursuit jusque dans les années 1990. Pour embrasser une telle période, je souhaitais utiliser deux points de vue bien distincts : un en 1987, l’autre en 2023 et les relier par un fil historique partant de 1939 et remontant jusque dans les années 1980. Cette construction m’a permis d’éviter d’avoir recours à de trop nombreux flashbacks, qui à mon sens n’auraient fait qu’alourdir la lecture.
Merci Nicolas pour cet échange passionnant. Nous avons hâte de découvrir vos prochains projets et de continuer à plonger dans vos univers où l’ombre et la lumière se livrent une bataille fascinante.




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