INTERVIEW : Emmanuelle Faguer
- Pirard Marvin
- 23 févr.
- 6 min de lecture
Emmanuelle Faguer est une scénariste devenue romancière, qui s’est imposée dès son premier polar, Les Désobéissantes, salué pour sa maîtrise narrative, son atmosphère envoûtante et son approche psychologique du suspense. Deux ans plus tard, elle confirme son talent avec Brûlent les falaises, un roman noir situé en Bretagne, explorant les secrets de famille, les non-dits et une disparition obsédante qui hante plusieurs générations. Son écriture, à la fois cinématographique et profondément humaine, plonge le lecteur dans des univers denses où chaque personnage porte son lot de blessures. En mêlant légendes, drames intimes et enquêtes complexes, Faguer s’est imposée comme une voix singulière et prometteuse de la littérature noire contemporaine.

Vous avez commencé comme scénariste avant de publier votre premier roman. Qu’est-ce qui vous a poussée à franchir le pas vers la littérature ?
J’ai toujours voulu écrire des romans. Plus jeune, j’écrivais des poèmes, des nouvelles, j’ai ébauché des romans que je n’ai jamais achevés... Puis la covid est arrivée, et là, j’ai eu l’idée des « désobéissantes »… (j’avais du temps libre comme beaucoup de monde !)
Votre écriture est souvent décrite comme très visuelle. Est-ce un héritage direct de votre travail pour l’image ?
Je pense que ça joue, en effet. En général, quand je commence un roman, je plante le décor et ensuite, je construis l’histoire. Pour « Brûlent les falaises », j’ai commencé par imaginer la maison où ma famille vivrait, à la décrire sous toutes ses coutures et ensuite seulement je me suis attaquée aux personnages. Pour moi, c’est vraiment un moyen d’emporter le lecteur dans un récit immersif, qu’il ne voudra pas lâcher.
Quelles sont les influences – littéraires ou personnelles – qui ont façonné votre univers d’autrice ?
J’ai grandi en lisant Agatha Christie, comme beaucoup de monde. Elle a façonné mon appétence pour les romans noirs, pour le mystère et les personnages complexes. J’ai ensuite découvert Daphné Du Maurier. Aujourd’hui, je lis beaucoup de romans noirs scandinaves, avec des autrices comme Eva Börg Aegisdóttir, Camilla Lackberg… Par ailleurs, mon roman préféré est « Les fous de Bassan », d’Anne Hébert, une autrice québécoise. C’est un huis-clos angoissant qui se passe sur une petite île fictive au large du Québec…
Quel a été le moment le plus déterminant dans votre transition du scénario au roman ?
Je pense qu’il n’y a pas eu de « transition » à proprement parler. J’ai fait des études de scénario, puis j’ai commencé à travailler dans l’audiovisuel, tout en écrivant à côté. Et je continue à faire les deux en même temps, l’un nourrit l’autre ! J’aime autant les romans, que le cinéma, et les séries.
Sur Les Désobéissantes
Les Désobéissantes s’impose comme un polar mêlant musique, secrets et flashbacks. Comment est née l’idée de ce récit complexe ?
J’ai en tout premier lieu pensé « les désobéissantes » comme un scénario. Et au final, l’écriture romanesque est venue naturellement… j’ai toujours été fascinée par le métier les musiciens, et les
pianistes plus en général. Créer Marcus me permettait plus généralement de questionner le rapport d’un artiste à son art, notamment ce qu’il doit sacrifier pour arriver à la gloire…
Marcus Solar est un personnage fascinant, discret et mystérieux. Quelle a été votre source d’inspiration pour ce protagoniste singulier ?
Je me suis inspirée du romancier Salinger, qui a connu un immense succès puis a vécu le reste de sa vie en reclus. Je voulais me poser cette question presque philosophique, est-ce qu’un artiste continue à un être un artiste quand il cesse de créer ? Encore aujourd’hui, je ne sais pas si j’ai la réponse... En parallèle, je me suis énormément renseignée sur le métier de pianiste, j’ai échangé avec un pianiste concertiste qui m’a expliqué la rigueur imposée par cette discipline très difficile. Enfin, je me suis notamment inspirée de Samson François, qui est un très célèbre pianiste français du XXème siècle.
L’alternance des temporalités joue un rôle majeur dans la progression du mystère. Pourquoi avoir choisi cette construction narrative éclatée ?
J’ai pensé ce roman comme un puzzle, comme une histoire à tiroirs et embranchement multiples. Au début, on découvre beaucoup de personnes et d’époques, et le lecteur ne comprend pas vraiment les liens entre eux. Petit à petit, les pièces du puzzle s’assemblent et le mystère se dévoile. Mais pour cela, il faut aller au bout du roman !
Quels thèmes personnels vouliez-vous explorer à travers les femmes qui gravitent autour de Marcus Solar ?
Je voulais dresser un portrait de toutes les femmes, des femmes d’époques et de milieux sociaux différents. Des femmes silenciées, des femmes résilientes, des femmes en colère, des femmes qui font des erreurs... sans jamais les juger, mais en essayant de comprendre leurs choix. Elles sont les héroïnes du récit, gravitent autour de Marcus et ont chacune une part de responsabilité dans sa mort…
Quelle émotion dominait chez vous pendant l’écriture : la nostalgie, la colère, la tristesse ou la curiosité ?
Un mélange de toutes ces émotions, je pense. Cela dépendait des chapitres et de ce que mes personnages vivent.

Sur Brûlent les falaises
Ce second roman nous plonge dans une famille bretonne marquée par une disparition vieille de 15 ans. Pourquoi ce choix de décor sauvage et oppressant ?
J’étais en vacances en Bretagne quand l’idée du roman m’est venue. Je savais que mon deuxième roman tournerait autour d’une famille, mais je n’avais pas encore décidé où je voulais que mon histoire se déroule… c’est ensuite devenu une évidence. Ensuite, j’ai fait le choix d’inventer une ville, un décor naturel (ici les falaises) pour être totalement libre dans mon récit.
Le personnage de Lara, absente mais omniprésente, semble central. Comment construit-on un personnage que l’on ne voit jamais mais qui hante tout le roman ?
Je voulais l’incarner de deux manières. En premier au présent, à travers sa famille, qui vit un deuil impossible. La maison où Lara grandit n’a pas bougé depuis son absence, des photos d’elle sont partout, sa chambre est fermée à clé… Mais elle est aussi un corps, prisonnier de ses 15 ans à tout jamais, qu’on découvre petit à petit en flashbacks, durant l’été où tout a basculé…
Le livre mêle légende bretonne et drame familial. Comment avez-vous articulé ces deux dimensions sans tomber dans le fantastique pur ?
La légende est fictive, inspirée de nombreuses légendes bretonnes qui existent. C’est une métaphore de nombreux sujets évoqués dans mon roman, notamment sur la place des femmes dans la société et dans ce village, et plante le mystère qui plane dans cette petite ville, et autour de ses falaises réputées maudites…
La capitaine Rebecca Lombard, rongée par ses propres silences, mène l’enquête. Quelle place occupent vos propres interrogations personnelles dans la création d’un tel personnage ?
On met toujours un peu de soi-même dans chacun de nos personnages, je pense. Qu’ils soient bons, mauvais, ou très éloignés de nous-même. Rebecca porte aussi en elle un secret et un mystère, et elle est bien plus connectée qu’elle ne le pense aux personnages principaux…
Le roman est décrit comme « oppressant », « minéral », « âpre ». Est-ce le reflet d’un état d’esprit particulier durant l’écriture ?
C’est plutôt le reflet de l’état d’esprit dans lequel je voulais mettre le lecteur, je pense. Qu’il lise un vraiment roman d’atmosphère, oppressant, tendu, qu’à la lecture, il devine le bruit des vagues et l’odeur de la mer en me lisant…
Vous explorez souvent les secrets familiaux, les non-dits, les blessures enfouies. Pourquoi ces thèmes reviennent-ils de façon si insistante dans votre écriture ?
C’est au cœur de nos vies à tous, je pense. Nous avons tous, à notre échelle, des histoires familiales complexes, des non-dits… ici, j’explore dans un petit village le poids des secrets, des absents, mais aussi la rancœur de ceux qui restent, face à ceux qui partent, et ce sentiment de trahison, d’abandon… ce sont des thèmes universels, je pense.
Le poids du passé semble être un moteur dramatique puissant pour vous. Est-ce un sujet qui résonne dans votre propre histoire ?
En tant qu’autrice, le passé de nos héros est essentiel pour mieux les construire, les rendre réels, et attachants.
Vos romans questionnent également la solitude et la part d’ombre des personnages. Pensez-vous que chacun porte une vérité qu’il ne peut ou ne veut révéler ?
Je pense oui, à des degrés différents bien évidemment !
Comment gérez-vous l’impact émotionnel de vos propres récits sur vous-même pendant l’écriture ?
Quand j’écris le premier jet, j’ai besoin de m’enfermer, d’être assez solitaire, pour être totalement avec mes personnages. Ensuite, j’ai besoin de reposer le texte, de m’en libérer pendant quelques jours, voire quelques semaines, et ensuite je relis tout d’un regard neuf.
Quel retour de lecteur vous a le plus bouleversée ou marquée depuis vos deux publications ?
Tous les retours sont intéressants, et touchants. J’aime beaucoup savoir ce que les lecteurs ont pensé de mes livres. Quand un lecteur me dit qu’il n’a pas pu le lâcher, ou qu’il a pleuré à la tout fin, je suis très touchée, cela veut dire que j’ai bien fait mon travail !
Après deux romans très intenses, vous sentez-vous plus attirée par la continuité dans le roman noir ou envisagez-vous d’explorer d’autres genres littéraires ?
J’ai envie de continuer à explorer le roman noir ! Mais je suis également intéressée par d’autres genres littéraires…





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