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INTERVIEW : Jeremie Claes

  • Pirard Marvin
  • 16 mars
  • 7 min de lecture

Né en 1975, Jérémie Claes est un écrivain belge qui partage sa vie entre Bruxelles et Namur, tout en restant très attaché à la Provence où il retourne régulièrement, notamment à Forcalquier et Gourdon, le village de sa grand‑mère. Avant d’embrasser pleinement l’écriture, il exerce le métier de caviste, un univers qui nourrit souvent son sens du détail, de l’atmosphère et des émotions humaines. Il publie en 2024 son premier roman, L’Horloger, un thriller ambitieux qui le révèle au public, suivi en 2025 par Commandant Solane, un polar engagé salué pour son humanité. En 2026 paraît Cavillore, un nouveau récit situé à Gourdon, confirmant la capacité de l’auteur à explorer des univers forts et contrastés. Claes s’impose aujourd’hui comme une voix montante du thriller francophone, alliant tension narrative, profondeur sociale et sens aigu des personnages.



Tous droits réservés :
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  • Qu’est‑ce qui vous a inspiré l’univers très particulier de L’Horloger ?


Le vrai déclencheur aura été la première élection de Trump, qui m’a sidéré, et effrayé. Ceci dit, l’univers assez foisonnant de L’Horloger est assez représentatif de mes goûts et de mes obsessions. On passe des USA à la Provence, du pinard et de la bonne bouffe au thriller pur et dur, de la trivialité à la complexité, de l’argot à un langage plus littéraire. Et il est aussi fidèle à mon engagement contre l’extrême droite, évidemment.


  • Comment le rapport au temps, central dans ce livre, s’est-il imposé à vous ?


C’est la fameuse question : et si ? Je ne peux pas le dévoiler sans révéler la fin du roman, mais le concept m’est venu un soir de picole, il y a trente ans. C’est le genre d’instant, dont il ne faut pas abuser, où tout paraît possible. Le temps est un facteur relatif, et je trouve cette relativité passionnante, particulièrement dans le domaine du thriller, parce qu’elle ouvre des pistes narratives infinies. Elle permet toute liberté, et j’ai adoré en profiter.


  • Y a-t-il un personnage ou un événement du roman qui vous ressemble particulièrement ?


Je suis manifestement un mélange de mes personnages principaux, Solane et Jacob. L’un est solaire et généreux, l’autre tourmenté, en quête de vérité et de justice.


  • Comment est né le personnage du Commandant Solane et qu’est-ce qui le distingue des enquêteurs classiques ?


Solane est né du hasard. Je cherche toujours à ce que mes personnages soient vraiment incarnés, même les « silhouettes ». J’avais besoin d’un flic qui n’apparaîtrait que dans un seul chapitre, et je lui ai donné les traits de l’un de mes meilleurs amis, un ancien vigneron qui fut mon mentor et est hélas décédé l’année dernière. J’ai tellement aimé l’écrire et, d’une certaine manière, passer du temps avec lui, qu’il est devenu un personnage central de L’Horloger et, bien sûr, de Commandant Solane. J’aimais l’idée qu’il soit l’antithèse du flic torturé, abîmé, en quête de rédemption. Je déteste les clichés et j’essaye de les éviter autant que possible. Solane est donc un épicurien, amoureux de la vie, gros mangeur, habillé n’importe comment, et il a l’alcool joyeux et sélectif.


  • Vous êtes-vous inspiré de faits réels, de métiers ou de personnes rencontrées pour construire cet univers ?


Pour les faits, je suis passionné de politique, et d’histoire américaine. Beaucoup des éléments, des personnages dont je parle, sont inspirés de personnalités réelles de l’extrême droite américaine et du trumpisme. De la même manière, je me suis beaucoup documenté sur les milices suprémacistes et leur idéologie. Mon approche du thriller est très romanesque, mais elle repose sur des bases très costaudes. Pour le reste, comme vous le savez, je parle autant que possible de lieux et de personnes que je connais. Ça donne de la chair au récit. C’est l’enseignement de Stephen King, ça.


  • Quel a été le plus gros défi dans l’écriture de ce polar ?


La cohérence ! Mélanger les époques, les continents, des dizaines de personnages qui doivent évoluer en parallèle et dont les actions ont des conséquences sur les autres lignes narratives est une forme de cauchemar « logistique ». Il m’est souvent arrivé de me réveiller en pleine nuit, frappé par une incohérence qui m’avait échappée jusqu’alors.

  • Cavillore semble s’éloigner de vos autres récits : qu’est-ce qui vous a poussé vers cette atmosphère/ambiance ?


J’ai eu besoin de souffler, d’abandonner pour un temps mon engagement, et l’actualité qui m’angoissait trop pour que j’aie envie de m’y plonger pendant une année entière. J’ai voulu retrouver un havre, Gourdon, et une époque, celle de mon adolescence, avant la généralisation d’Internet et des portables. C’est pour moi une sorte de bulle nostalgique et bienfaisante, réparatrice. Et j’ai voulu faire une déclaration d’amour à un patelin, à la nature qui l’entoure, et à une famille extraordinaire.


  • Quelle émotion ou réflexion vouliez-vous avant tout provoquer chez le lecteur avec ce livre ?


J’ai voulu que le lecteur se réfugie avec moi dans cette bulle, le temps d’un livre. C’est un roman noir qui contient paradoxalement beaucoup de lumière. Une sorte de conte, de rêverie. J’aimerais que les lectrices et lecteurs se disent que tout n’est pas perdu, que la beauté existe et doit être préservée, et la sagesse aussi. Cette pensée me donne de la force, et j’espère en partager un peu.


  • Que représente Cavillore pour vous dans votre parcours littéraire : une parenthèse, une évolution, un terrain d’expérimentation ?


Difficile à dire. Disons que si Cavillore est une parenthèse, elle est enchantée.


  • Comment choisissez-vous le genre et le ton de chacun de vos livres, qui semblent assez différents les uns des autres ?


Je ne choisis pas. J’essaye d’éprouver le plus de plaisir possible en écrivant, parce que je me dis que ce plaisir se transmettra au lecteur. Le ton de mes romans est manifestement lié à mon humeur, à ma colère comme pour Commandant Solane, ou à un apaisement, comme pour Cavillore.


  • Votre manière d’écrire a-t-elle évolué entre votre premier roman et le plus récent ?


Oui, mais pour des raisons pratiques, et par jeu, par expérimentation. L’Horloger est un roman technique, avec ses passages obligés, ses scènes d’action qui imposent une efficacité stricte. Commandant Solane fait la part belle aux personnages, à l’argot, à la gouaille, à la provoc’. Cavillore est plus sensoriel, plus poétique, et j’ai soigné mon style plus que je ne l’avais fait jusqu’alors. Chaque mot est choisi, pesé, et j’ai tâché d’éviter tous les lieux communs, conformément aux préceptes de Philippe Jaenada qui considère que ça ne sert à rien d’écrire une phrase, une formule qui a déjà été inventée par d’autres avant nous. Mais, quoi qu’il en soit, je reste guidé par l’idée que le lecteur doit avoir envie de tourner les pages, de connaître la suite. Il ne faut pas qu’il s’emmerde.


  • De quelle manière passez-vous d’un univers à un autre sans perdre votre identité d’auteur ?


Il est certain que je n’aime pas l’idée de rester cantonné à un exercice précis. J’espère qu’on peut retrouver une forme de linéarité dans mes romans, un style, une manière de faire, mais qui ne serait pas liée au genre seulement. Peut-être qu’on retrouve beaucoup d’humanité dans mes personnages, d’un roman à l’autre. Ils sont sans doute reconnaissables, eux.


  • Quel a été votre premier rapport à l’écriture : passion d’enfance, découverte plus tardive, élément déclencheur ?


L’élément déclencheur, c’est la révélation du concept de fiction, par le cinéma d’abord. J’ai vu Superman au cinoche, et je me suis rendu compte que tout était permis. La fiction autorisait toute liberté. On pouvait devenir n’importe quoi, sans limite. J’ai lu énormément, aussi, depuis tout gamin, trois ou quatre livres par semaine. Je ne me rappelle pas avoir voulu faire une autre métier que celui d’écrivain. Il suffisait de prendre un stylo et un bout de papier pour créer un monde. Ça me fascinait, et ça continue encore aujourd’hui.


  • Votre parcours professionnel a-t-il influencé votre façon de raconter des histoires ?


Pas tellement. Si ce n’est que je parle beaucoup de vin et de bouffe, mais c’est accessoire. Disons que j’ai été publié sur le tard, avec déjà ma vie, mon expérience, mes bagages dans les mains.


  • Y a-t-il un moment précis où vous avez décidé de franchir le pas et de devenir auteur publié ?


J’ai depuis toujours voulu écrire un roman. C’était ma cathédrale, l’objectif à atteindre dans ma vie. Simplement, au moment où mon métier de caviste m’est devenu pénible, je me suis dit qu’il était temps que je m’y mette, si je ne voulais pas mourir avant.


  • Quel livre parmi les trois a suscité le retour le plus surprenant de la part des lecteurs ?


Commandant Solane, certainement. En salon, je vois parfois les gens reposer le roman après avoir lu la quatrième. On y parle de migrants, de naufrages en mer. C’est effrayant, manifestement. Je peux le comprendre, même si je crois qu’on a le devoir de ne pas fermer les yeux. Et puis, mon roman, comme toujours, apporte aussi sa part de lumière, qui finit par prédominer. Il n’est pas si sombre que ça.


  • Comment gérez-vous les attentes des lecteurs lorsque vous changez complètement de registre ?


Je ne gère rien du tout ! J’espère simplement que mon roman leur plaira, et qu’ils me suivront. Encore une fois, il est possible que mon ADN ne se trouve pas dans le registre que j’aborde, mais dans la définition de mes personnages.


  • Envisagez-vous de poursuivre l’un de ces univers, ou même de créer un lien entre eux ?


J’adore créer des liens. C’est très amusant, même si je n’invente rien. C’est un genre de clin d’œil qu’on adresse au lecteur. Une complicité se crée. Il est certain, par ailleurs, que j’ai envie de retrouver Solane, mais il faut que le projet s’y prête, et que je ne me répète pas. On verra bien.


  • Avez-vous déjà un nouveau projet d’écriture en cours, ou une idée qui vous trotte dans la tête ?


J’en ai plusieurs. J’écris tous les jours. Mais c’est encore trop tôt pour en parler. Cavillore occupe beaucoup de mes pensées. Je ne m’en détache pas facilement.


  • Où vous voyez-vous dans votre carrière d’auteur dans quelques années : diversification, continuité, nouveaux défis ?


Nouveaux défis, certainement. Je ne veux pas m’ennuyer, ou ressasser. Quant à savoir où ma carrière va me mener… Tout ce que je désire, c’est d’embarquer mes lecteurs avec moi, où que j’aille. Je leur garde une place à la fenêtre.



René Manzor "L'ombre des innocents"s



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