INTERVIEW : René Manzor
- Metal'Art Culture
- 15 sept. 2025
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : 24 oct. 2025
Né le 04 août 1959 à Mont-de-Marsan, René Manzor est un réalisateur, scénariste et écrivain français. Il débute sa carrière dans les années 1980 en réalisant des courts métrages avant de se tourner vers le cinéma et la télévision. Son premier long métrage, Le Passage (1986) avec le regretté Alain Delon, explore des thèmes fantastiques, un genre qu'il affectionne particulièrement. Il connaît un succès avec le film 3615 code père Noël (1989), devenu culte pour sa combinaison de suspense et d'horreur. Manzor travaille également aux États-Unis, notamment sur des séries comme Les Aventures du Jeune Indiana Jones, Highlander, etc...
En parallèle, il écrit des romans, tels que Les Âmes Rivales (2012), Celui dont le Nom n’est plus (2014) pour lequel il obtient le Grand Prix du Festival de Cognac, ou A Vif, (2021), Grand Prix Iris Noir Bruxelles. Son style unique fait de lui l'un des monuments du polar français. C’est sur son dernier roman L'Ombre des Innocents que nous focalisons principalement cette interview et sur sa carrière bien remplie.
L'Ombre des Innocents commence par la confrontation du personnage principal à ce que vous appelez « La Page Noire » (impossibilité de terminer un roman) ? Avez-vous déjà été confronté à ce phénomène ?
Fréquemment. Mais j’ai appris à le vaincre quand j’y suis confronté. Ce que j’appelle « La Page Noire » est une variante de « l'angoisse de la page blanche », le writer’s block en anglais. Dans ma Masterclass d’écriture « SECRETS DE RACONTEURS D’HISTOIRE », je donne des solutions concrètes pour vaincre ce phénomène. Il s’agit d’un blocage mental qui fait que l'on est prisonnier de ce que l'on a écrit. On est en boucle. On se pose la même question et on n'a pas la réponse. Et, généralement, quand on a un problème de blocage sur un récit, on croit que le problème se trouve là où on est bloqué. En fait, le vrai problème est très souvent avant le blocage. C’est donc là qu'il faut chercher à réparer. Si l’on prend une autre direction là où on a pris la mauvaise, le blocage disparaît parce que l’on passe par ailleurs.
De toute façon, chaque fois que l’on est perdu dans l'écriture, on ne trouve la solution qu'en se mettant à la place de ses personnages. La solution est à l'intérieur de l'histoire, jamais à l'extérieur.
Page Turner, voici le terme qui colle le plus à votre dernier livre. Une envie de continuer chapitre après chapitre pour connaître le fin fond de l'histoire. Quel est votre secret pour pousser le lecteur à poursuivre sa lecture une fois un chapitre fini ?
Le côté « Page Turner », c’est le divertissement indispensable pour qu’une intrigue happe le lecteur. Mais, pour moi, le divertissement n’est que le vêtement de l'histoire. Or, l’important, pour moi, ce n’est pas le vêtement mais QUI le porte. C’est-à-dire les personnages. On divertit les gens avec une intrigue haletante, comme on met du sucre autour d'un remède censé nous faire du bien. On ne prendrait pas ce remède sans le sucre parce qu’il a mauvais goût. Le message d’un roman ou d'un film, le thème, ce dont on veut vraiment parler est là, caché sous le sucre. Et le lecteur ou le spectateur l'intègre sans s’en rendre compte. Et c’est le thème qui l’accompagnera longtemps après que le goût du sucre ait disparu.
Le thème n'a rien à voir avec l'intrigue. C'est quelque chose de sous-jacent, mais qui correspond souvent à l’envie inconsciente de l’auteur quand il écrit. Souvent, il le découvre assez tard, en cours de rédaction. Et il s'en sert de boussole pendant la phase de réécriture.
Dans Celui dont le Nom n'est Plus, par exemple, il y a tout le sucre dont on peut rêver en tant que lecteur, une intrigue de thriller haletante, une enquête hors du commun, des meurtres rituels commis, non pas un tueur en série, mais par une série de tueurs, mais au fond quel est le thème sous-jacent du roman? De quoi parle-t-il vraiment ? De la difficulté de se remettre d'un deuil. Le protagoniste et l'antagoniste qui s'affrontent ont exactement le même problème : un deuil insupportable dont ils ne se remettent pas. Le protagoniste l'a vécu comme nous le vivons tous, l'antagoniste, lui, a franchi la ligne rouge. Et le héros cherche à arrêter le méchant de l'histoire sans savoir qu'ils partagent tous les deux la même souffrance.
D'où puisez-vous cette imagination débordante ? Après autant de livres ? N'arrivez-vous pas en fond de cale ? Avez-vous encore des réserves d'histoires pour des livres à venir ou des scenarii ?
Quand j’écris, j’ai besoin de me structurer, de construire un enclos très solide pour mon histoire, de façon à pouvoir y lâcher les chevaux sauvages de l’imagination l’instant d’après. L’imaginaire n’accepte pas facilement d’être domestiqué. C’est pourquoi, chez moi, une structure classique en trois actes, un plan de l’intrigue, et une enquête documentée extrêmement poussée précèdent toujours la rédaction proprement dite. Quant aux personnages, je les travaille indépendamment du récit. Je leur construis une existence, une vie avant l’histoire et après l’histoire. Je leur imagine des qualités, des défauts surtout et, comble du luxe, des manies. Ils finissent par avoir leur propre logique, indépendante de la mienne et souvent il nous arrive de ne pas être d’accord sur leur manière de se comporter dans telle ou telle situation. Quand j’en arrive à ce stade, c’est que le personnage existe vraiment. Et ses attaques constantes contre la structure de l’intrigue contribuent à la rendre surprenante.
Je puise mon imagination dans les questions sans réponse. Ce sont elles qui m'inspirent. Je pousse mes personnages à y répondre en les plongeant dans une situation inextricable.
- pour Les Âmes rivales, c'était : nos sentiments nous survivent-ils ?
- pour Celui dont le Nom n’est Plus c'était : le deuil est-il une convalescence dont on se remet ?
- pour Dans les Brumes du Mal c'était : le Mal que l'on nous fait enfant est-il tatoué plus durablement que le Bien ?
- pour Apocryphe, c'était : quelle vérité se cache derrière nos croyances ?
- pour A Vif, c’était : comment découvrir la vérité quand votre propre esprit joue contre vous ?
- pour Du Fond des Âges, c’était : jusqu’où un père est-il prêt à aller par amour ?
- pour l’Ombre des Innocents, c’était : peut-on échapper à son passé ?
Les questions sans réponse sont inépuisables. Donc aucun risque d’arriver en fond de cale.
Je puise mon imagination dans les questions sans réponse. Ce sont elles qui m'inspirent. Je pousse mes personnages à y répondre en les plongeant dans une situation inextricable.
Comment avez-vous préparé l'histoire de votre dernier roman ? Quelles sont les recherches que vous avez exécutées ?
Depuis enfant, la notion d’erreur judiciaire est quelque chose qui me retourne l’estomac. Et, lors de l'affaire d'Outreau, par exemple, je me suis fait avoir. J'ai cru, comme tout le monde, à la culpabilité de ces gens que le pouvoir médiatico-judiciaire nous présentait comme coupables et je me suis dit : qu’est-ce qui, aujourd’hui, pourrait faire que n’importe qui pourrait être accusé à tort, juste parce qu’on brandit une preuve considérée comme infaillible ? J’ai tout de suite pensé à l’ADN. Et je me suis questionné sur son infaillibilité. En enquêtant auprès de spécialistes, j’ai découvert certaines choses que j’ignorais. Mon rôle, après, a été de vulgariser ce que j’ai appris afin que le lecteur puisse, comme moi, ouvrir les yeux sur quelque chose qu’il ignorait peut-être lui aussi. À savoir que l’ADN n’est pas analysé dans sa totalité. Il ne s’agit pas d’une empreinte génétique mais d’un profil. On n’analyse pas l’ADN en entier car cela coûterait une fortune. On n’analyse que treize marqueurs. Et, si cela suffit pour innocenter quelqu’un, cela ne permet pas d’identifier un coupable à 100%. Il reste 1% d’erreur possible. Cela veut dire qu’une personne sur cent pourrait être inculpée bien qu’innocente. Qui serait prêt à prendre les transports aériens si un avion sur cent s’écrasait ? D’où mon idée d’intrigue : que pourrait la bonne foi d’une mère de trois enfants si l’ADN que l’on qualifie de « reine des preuves » la désignait comme coupable d’une série de meurtres ?
L'histoire de " L'Ombre des Innocents " m'a replongé dans l'univers cinématographique des années 90. J'avais l'impression de me retrouver dans un film policier à l'ambiance noire tel qu'on pouvait en vivre en regardant « Le Client » de Joël Schumacher et en même temps cette folle cavale d'Harrison Ford dans « Le Fugitif » d'Andrew Davis. Le personnage de Marion pourrait être dans la peau d'Harrison Ford pour échapper à Wim Haas qui tiendrai de ce fait le rôle de Tommy Lee Jones ? Est-ce que la transposition du lecteur dans l'univers cinématographique qu'il aurait déjà pu voir dans divers films est volontaire ou est-ce que je serai le seul à le ressentir comme tel ?
Si influence il y a, elle plus liée à mes lectures d’adolescent qu’aux films que j’ai pu voir. En l’occurrence, ici, c’est le personnage de Jean Valjean dans Les Misérables de Victor Hugo qui m’a influencé pour Marion. Et l’inspecteur Javert pour Wim Haas. Quand je me suis attaqué à l'erreur judiciaire, j'ai tout de suite pensé au tandem Jean Valjean-Javert qui a, de toute évidence, influencé les auteurs du Fugitif. Jusqu'où peut-on peut broyer quelqu'un d'innocent ?
Quant à l’univers cinématographique des années 90, ayant débuté en tant que metteur en scène dans ces années-là, rien d’étonnant que cela vous replonge visuellement dans ce genre d’univers.
Mes lectrices et mes lecteurs me disent souvent qu’en lisant mes romans, ils ont l’impression de se retrouver au cœur d’un film. Je suppose qu'exciter les sens fait partie de mon ADN de cinéaste et le romancier en profite. Mais, pour moi, les mots ont un pouvoir bien plus sensoriel que les images. Une image est objective. Elle est la même pour tout le monde. Un mot est subjectif. Son sens varie selon le vécu qu'on en a. C'est pourquoi, contrairement à ce qu’on dit généralement, pour moi, un mot vaut mille images. Si l'on veut que le lecteur soit au cœur du récit, dans les scènes d’action comme dans les scènes intimes, les mots doivent lui en rapporter un témoignage organique, à fleur de peau. C'est ce que je m'efforce de faire, comme si j'étais moi-même au cœur de l'affrontement. Mais la dimension épique du récit ne doit jamais faire perdre de vue l'angle humain. Quand j'écris, je suis à hauteur d'homme.
Avec le nombre d'activités que vous exercez, comment faites-vous pour gérer votre temps ? Avez-vous encore le luxe de pouvoir dormir :-) ? Avez-vous mis vos activités de réalisateur de côté pour vous consacrer à l 'écriture ou il s'agit d'une pause pour mieux reprendre par la suite ?
Entre deux projets personnels, j’ai toujours aimé ces moments où je place mon univers en jachère pour mettre mon petit savoir-faire de conteur au service des autres. J’aime le rythme infernal que le tournage des séries télé ou des clips impose à l’imaginaire. Moins d’argent, moins de temps, on travaille à l’instinct. Il faut être au filet en permanence, on doit smasher sur toutes les balles. Bien plus utile pour rester créativement en forme que la pub qui fait grossir.
Mais, depuis l’arrêt des tournages en 2020 à cause de la pandémie, je me suis rendu compte que je l’avais trop fait. C’était le réalisateur qui maîtrisait mon planning. L’auteur, lui, ne pouvait écrire que lorsque le réalisateur avait terminé de tourner. Aussi, ai-je décidé d’inverser les choses pendant quelques temps, de donner la priorité à l’écrivain. C’est aujourd’hui lui qui maîtrise mon planning, tant pour l’écriture de mes romans que pour le coaching d’écriture où j’accompagne des auteurs débutants ou des pros.
Après le succès de SEPT, l’année dernière, un recueil de nouvelles noires écrites par sept auteurs débutants que j’ai coachés, (mes padawans comme je les appelle affectueusement), nous renouvelons l’expérience cette année avec Angie Lollia des Éditions « Des Livres et du Rêve ». Sept nouveaux auteurs feront leur début d’écrivain dans ce nouveau recueil de nouvelles noires.
SEPT saison 2, sortira le 1er juin 2025.
Mon actualité, cette année, ce sera aussi la sortie mi-août de mon huitième roman chez Calmann-Lévy en grand format et aux Editions de L’Épée en numérique.
Enfin, le réalisateur travaille aussi sur un retour au cinéma de genre, quand l’écrivain lui laisse du temps. C’est trop tôt pour en parler, mais c’est un projet qui me tient à cœur.
Mes journées de travail font des polders sur mes nuits. La vie est trop courte quand on la vit passionnément. Et il y a tant d’histoires à raconter…




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