INTERVIEW : Mathieu Lecerf
- Pirard Marvin
- 6 juil.
- 7 min de lecture
Mathieu Lecerf est un auteur français de polar reconnu pour ses intrigues sombres et profondément psychologiques. Avant de se consacrer pleinement à l’écriture, il a évolué dans le monde du cinéma et du journalisme, collaborant avec de nombreux médias spécialisés. Après un tournant personnel marqué par un voyage autour du monde, il se lance dans l’écriture de son premier roman, La Part du démon, publié en 2021. Ce livre, récompensé et salué par la critique, marque le début d’une trilogie qui impose sa voix dans le paysage du polar français. Depuis, il poursuit une œuvre intense et immersive, explorant la noirceur humaine et les failles intimes de ses personnages.

Votre parcours débute dans le cinéma et le journalisme : comment ces expériences ont-elles influencé votre écriture ?
Eh bien, je dirais qu’il est avant tout question ici de construction et de rythme. Ayant été bercé par des milliers de films durant mon enfance et mon adolescence, j’ai gardé cette envie de raconter des histoires sans que l’on s’ennuie une seule seconde. Mes romans sont ainsi très « cinématographiques », très visuels, et ils vont vite, on a envie de tourner les pages. C’est peut-être cet aspect-là qui a été influencé par ma cinéphilie.
Qu’est-ce que le journalisme vous a apporté dans la construction de vos récits ?
Je suis journaliste depuis 25 ans, donc, déjà, cela me permet de vivre de ma plume et d’écrire tous les jours. Mais pas seulement. Le journalisme force à être précis, détaillé et concis. Et puis, quand on est journaliste, on se doit de creuser, d’effectuer des recherches, d’aller sur le terrain. Donc, quand je me suis décidé à écrire des romans, il y a eu une sorte de déformation professionnelle à ce niveau : je fais énormément de recherches pour mes histoires, elles sont toujours extrêmement documentées. Je passe quasiment autant de temps sur le terrain, qu’à écrire à proprement parler.
À quel moment avez-vous ressenti le besoin de passer de l’écriture journalistique à la fiction ?
En fait, c’est une envie qui m’a toujours accompagné. Depuis que je sais tenir un stylo. J’ai toujours voulu raconter des histoires. Enfant à travers des nouvelles que j’écrivais le soir dans mon lit, adolescent avec des scénarios que je rédigeais et que je tournais avec mes copains à l’aide du caméscope paternel. Il n’y a pas vraiment eu de déclic, l’envie a toujours était présente. Après, écrire un roman demande du temps, de l’investissement, il me fallait donc trouver la bonne période pour le faire, et c’est naturellement arrivé quand j’ai décidé de faire un break dans ma vie professionnelle.
Votre voyage autour du monde semble avoir été un tournant : en quoi a-t-il nourri votre premier roman ?
Partir sans savoir quand on rentrera, ou même si on rentrera, ça procure une liberté que je ne connaissais pas jusque-là, une sensation où l’on se dit que tout est possible, tout peut arriver, c’est extrêmement exaltant comme émotion. Je me suis donc abandonné pendant cette vingtaine de mois à parcourir une douzaine de pays, à faire des rencontres incroyables, à vivre une vie entière condensée en deux ans. Et c’est naturellement durant cette période que j’ai pris le temps d’écrire mon premier roman, La part du démon, qui est une histoire très personnelle, où j’aborde des thématiques qui me sont chères. Je n’imagine pas écrire sans y mettre des ingrédients personnels. Mes romans sont toujours intimes, c’est le seul moyen d’être sincère et honnête.
La Part du démon a marqué vos débuts : comment est née cette histoire ?
Elle a longtemps maturé. Ce n’est rien de le dire. J’y ai pensé pendant une dizaine d’années avant de l’aboutir. Déjà, parce que pour un premier roman, on part un peu à l’aventure. On ne sait pas si l’on en est capable, tout est remis en cause. L’envie et le besoin sont là, mais on ne sait pas si l’on a du talent, si l’on est légitime, on n’a pas de méthode, on découvre tout, donc ça prend plus de temps que pour un quatrième roman par exemple. Et puis, mon récit était très ambitieux, je voulais raconter une grande histoire autour de trois personnages, leurs enfances, leurs évolutions, leurs démons, tout ça avec plusieurs intrigues policières qui se télescopaient. Au final, La part du démon est le premier volet, et chaque volet à sa propre intrigue, mais j’avais l’ambition d’écrire une grande fresque noire. Je me suis donc retrouvé avec un premier jet de 1500 pages. A partir de là, j’avais deux solutions : soit sortir un pavé, soit retravailler mon texte pour en faire trois romans qui formeraient une trilogie. Mon éditeur a choisi la deuxième option.
Aviez-vous dès le départ l’idée d’une trilogie ou cela s’est-il construit progressivement ?
Comme évoqué juste avant, je n’avais pas l’idée d’une trilogie, mais d’une grande histoire très sombre. On entrerait dedans à travers le regard d’Esperanza Doloria, une jeune flic qui débarque à la Criminelle, et elle se terminerait aussi avec elle, après une multitude d’aventures. Si l’on prend la première scène de La part du démon (le premier volet) et la dernière de La mort dans l’âme (le troisième volet), on peut dire que j’ai suivi mon idée jusqu’au bout et c’est une grande satisfaction. Mais oui, dès le départ, il y avait cette densité narrative, qui a donc débouché sur trois livres de 400 pages plutôt que sur un de 1200.

Comment avez-vous vécu l’accueil critique et les récompenses reçues pour vos premiers romans ?
Avec beaucoup de bonheur et de fierté évidemment. Comme je le disais, quand on écrit un premier roman, on ne sait pas vraiment où l’on met les pieds, si l’on a du talent, si nos histoires vont plaire. Tout auteur éprouve, au début je pense, ce syndrome. Recevoir quatre prix pour ma trilogie (dont Nouvelles voix du polar des éditions Pocket et Iris Noir Bruxelles) et vendre des dizaines de milliers d’exemplaires, permet de se dire que l’on ne s’est finalement pas trompé, que l’on est sur la bonne voie, et que l’on peut toucher une multitude de lecteurs. Ces preuves d’intérêt ne sont que du bonheur, c’est rassurant et extrêmement plaisant.
Quels ont été les principaux défis dans l’écriture d’une trilogie aussi dense ?
Oh ! Il y en a eu beaucoup ! Déjà, convaincre un éditeur de miser sur un auteur complètement inconnu pour publier trois romans en trois ans. Ce qui n’est pas rien. Heureusement, La part du démon a très bien marché auprès du public, donc je n’ai pas eu de difficulté à faire publier les deux suivants. Dans le cas contraire, je me serais peut-être arrêté à un seul volet. Et puis, en termes d’écriture pure, le défi principal était de rendre le plus humain possible mes trois héros et de les faire suffisamment évoluer pour ne pas donner l’impression que le récit tournait en rond, leur donner suffisamment de matière et de psychologie pour qu’ils parviennent à toucher les lecteurs.
Quelle place accordez-vous au réalisme dans vos intrigues ?
Il est essentiel, il faut y croire, afin de vibrer, trembler, pleurer, avec mes personnages. C’est pourquoi je fais énormément de recherches en amont, afin que le « décor », « l’emballage », soit le plus réaliste possible. Une fois que la base et la scène du théâtre sont crédibles, le reste coule de source. Quand le cadre est bien posé, on peut faire évoluer ensuite les personnages à notre guise, même en leur faisant faire des choses qui paraissent improbables. Quand l’environnement est crédible, cela suffit pour le reste.
Après votre trilogie, aviez-vous envie de renouveler votre approche ?
Je suis devenu père pour la première fois après la parution de la trilogie. Et cet événement très heureux a provoqué beaucoup d’évolutions en moi, il a quelque part changé ma vie. La colère a notamment laissé place à l’apaisement. Et par la même, mon approche créative a effectivement changé, je me suis adouci et mon quatrième roman est beaucoup plus accessible et grand public que ma trilogie. Merci mon fils !
Avec Sales gosses, vous explorez une dimension plus intime : qu’avez-vous souhaité apporter de nouveau ?
Sales gosses est un plaisir personnel et une volonté très intime : j’ai tout simplement souhaité raconter mon enfance en Normandie, dans les années 80, à mon fils. Je suis devenu père il y a deux ans, et si mes trois premiers romans ont été guidés par une certaine rage, je me suis extrêmement calmé en devenant père, et j’ai souhaité écrire autre chose, quelque chose de moins noir, de presque hybride, une sorte de littérature blanche avec une intrigue sombre. J’ai pris énormément de plaisir à raconter, dans la première partie, mon enfance normande, de me rappeler des souvenirs enfouis, de retrouver le langage que j’employais à l’époque, des émotions qui m’animaient. Un retour aux sources qui m’a fait beaucoup de bien et que je voulais partager avec mon fils.
Quel regard portez-vous sur le polar français aujourd’hui ?
Aussi surprenant que cela puisse paraître, je lis peu de polars en règle générale, et parmi ceux que je lis, ils sont rarement contemporains, et encore moins français. Je sais néanmoins que la production hexagonale est excellente et très diversifiée. Et j’en lis quand même un peu, on ne va pas se mentir. J’aime beaucoup par exemple les romans de Jérôme Loubry, d’Antoine Renand et de Chrystel Duchamp.
Quels sont vos projets d’écriture pour les années à venir ?
Ne rien m’interdire. Continuer à écrire du noir, mais aussi pourquoi pas de la blanche, voire de la poésie. Ce n’est pas le genre qui me guide, ce sont les histoires que j’ai envie de raconter, et selon elles, je m’adapte au genre. Je suis presque arrivé par erreur dans le noir, mais au vu des thématiques que j’ai abordées dans la trilogie, il ne pouvait pas en être autrement. Mais j’aurais pu écrire tout autre chose. Je suis donc à l’écoute de mes envies. Mes prochains projets sont une intrigue psychologique qui se déroule en partie à Belle-Île (mon endroit préféré sur Terre), ainsi qu’un cross-over entre un personnage de ma trilogie et le narrateur de Sales gosses. Mais je ne peux pas en parler trop encore. Ceci est une autre histoire.





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