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INTERVIEW : Benoît Philippon

Pirard Marvin
il y a 4 jours
7 min de lecture

Benoît Philippon est un écrivain, scénariste et réalisateur français né en 1976. Après des études de lettres modernes, il débute dans le cinéma où il travaille comme scénariste puis réalisateur. Il se fait notamment remarquer avec Lullaby et le film d’animation Mune : Le Gardien de la Lune. En 2016, il publie son premier roman, Cabossé, dans la collection Série Noire de Gallimard. Depuis, il a conquis un large public avec des romans comme Mamie Luger, Joueuse, Petiote, Papi Mariole et L’Étrange Odyssée de la famille Monsieur, mêlant humour noir, émotion et suspense.



Tous droits réservés :
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  • Vous avez commencé par le cinéma avant de vous imposer dans le monde du roman. Comment s’est opérée cette transition ?


J’étais entre deux projets cinéma, je n’arrivais pas à faire financer mon nouveau film. Je me sentais bloqué par les investisseurs, sur les sujets que je voulais aborder. Je me suis dit, pourquoi ne pas tenter la littérature ? Mais pour moi, pas dans le but de me faire éditer. Pour pouvoir m’exprimer sur ces sujets qui me tenaient à cœur, sans me censurer. J’ai commencé à écrire ce qui deviendra Cabossé, comme ça, assez librement, sans penser à ce que ça deviendrait. Les hasards de la vie ont fait qu’il a été édité chez Gallimard. Rien de tout ça n’était calculé. Je voulais juste qu’on me laisse raconter mes histoires, à ma façon.


  • Votre expérience de réalisateur influence-t-elle encore votre manière d’écrire aujourd’hui ?


Absolument. Surtout l’expérience du montage. On écrit un film au scénario, puis au tournage, puis au montage. J’ai gardé cette idée de monter et remonter le texte du roman, comme un film, comme une matière cinématographique. Et j’écris avant tout en image. Mes romans sont comme des films littéraires.


  • Que vous a appris le métier de scénariste sur la construction d’une intrigue ?


Le rythme avant tout. La construction des personnages, leur courbe d’évolution, la gestion des cliffhangers, faire des séquences courtes/des chapitres courts, aller à l’essentiel, et amener les personnages vers un climax final. Mais je suis moins intrigue que personnages. Ce sont mes personnages qui font l’histoire, pas l’inverse.


  • Existe-t-il des points communs entre la réalisation d’un film et l’écriture d’un roman ?


Dans les deux cas, il s’agit de raconter une histoire et de véhiculer des émotions. Mais la réalisation est un travail de terrain, d’équipes, c’est un sprint quotidien avec d’énormes impératifs techniques, des problématiques de temps, de budgets, des challenges techniques sans cesse renouvelés. Un roman, on est seul face à son ordinateur (ou sa feuille pour certains). Pas de pression extérieure si ce n’est écrire une bonne histoire. C’est un marathon très solitaire, même si le rapport avec son éditeur (éditrice en ce qui me concerne) est primordial. Mais réalisateur, on est chef d’une armée ou d’un orchestre. C’est vraiment un travail collectif et c’est ça qui est génial


  • Aviez-vous toujours envisagé une carrière d’écrivain ?


Jamais. C’est venu comme une envie de me frotter à un support narratif que je ne connaissais pas. Je ne pensais pas écrire un deuxième roman, encore moins faire une carrière.


  • Quels souvenirs gardez-vous de la publication de Cabossé ?


Beaucoup d’émotions. Parce qu’avoir un livre entre les mains, qu’on a écrit, ça devient très concret. Petite fierté, quoi. Et puis le retour des libraires a été génial. C’est grâce à eux que le livre a eu la vie qu’il a eu, a pu toucher un public si large, et par conséquent, donner par la suite naissance à Mamie Luger.


  • Comment avez-vous vécu l’obtention du Prix Transfuge du meilleur espoir polar ?


J’étais flatté. Je n’ai d’ailleurs pas eu beaucoup d’autres prix après celui-là. Donc ça fait plaisir d’avoir ça dans son palmarès. Puis ça gomme un peu le sentiment d’imposture. L’impression d’avoir atterri dans ce milieu littéraire par hasard


  • Que représentait pour vous une publication dans la collection Série Noire de Gallimard ?


Une sensation irréelle de ne pas être à ma place mais quand même de trouver ça cool. Sans vouloir dénigrer l’aspect exceptionnel d’être édité dans une si grande maison, mais j’ai mené toute ma carrière (ciné, animation, BD) comme ça. Avec une certaine candeur qui m’a permis de glisser un pied dans la porte et de faire des projets qui me paraissaient irréalisables au sein de structure ou avec des professionnels extrêmement prestigieux


  • Quel regard portez-vous aujourd’hui sur votre premier roman ?


Enormément d’affection. J’ai rarement été autant libre en écrivant, sur le fond comme sur la forme. C’est en train de devenir un roman graphique, qui va tabasser, édité par Casterman, dessiné par Fred Vervisch. Et je suis en train de travailler sur l’adaptation cinématographique que, si tout va bien, je réaliserai dans un temps prochain.


  • Quels ont été les principaux défis rencontrés à vos débuts ?


En cinéma comme en littérature, rencontrer les bonnes personnes qui croient en vous et vous produisent ou vous éditent.



  • Vos romans mélangent souvent humour, violence et émotion. Comment trouvez-vous cet équilibre ?


Du travail et du retravail. Passer sur les chapitres plusieurs fois. Utiliser chaque ingrédient pour compléter l’autre avec harmonie, faire en sorte qu’ils ne se vampirisent pas. C’est comme la cuisine, faut pas que ce soit trop salé, que ça reste épicé, bref on fait, on jette, on refait, jusqu’à ce que la sauce prenne


  • Pourquoi êtes-vous attiré par les personnages cabossés et marginaux ?


J’aime pas ce qui est lisse, ça m’ennuie. J’aime parler de reconstruction, de seconde chance, partir du noir pour aller vers la lumière. Je suis un éternel optimiste caché sous une couverture noire.


  • L’humour noir semble être une composante essentielle de votre écriture. Est-ce une manière d’aborder des sujets graves ?


Oui, c’est une manière de rendre la dénonciation de faits noirs plus supportable. Ça ne veut pas dire que ça les décrédibilise, mais ça permet de désamorcer le sentiment d’étouffement. Et la notion de divertissement est pour moi fondamentale. Je veux que les gens passent un bon moment à lire mes romans, même s’ils traitent pour la plupart de sujets durs. Toujours garder l’équilibre pour ne pas verser dans quelque chose qui manquera d’élégance ou de délicatesse, parce que l’humour utilisé au mauvais endroit. Mais par touche, et par frappe chirurgicale, c’est un bon moyen de faire passer des messages par le rire… noir


  • Comment travaillez-vous vos dialogues, souvent salués pour leur énergie et leur naturel ?


C’est très spontané. J’écrivais déjà mes premiers scénarios comme ça. J’ai été biberonné à Bertrand Blier, puis les frères Coen, saupoudrés de Prévert (magnifiques collaborations avec Carné ou Renoir), et la découverte Tarantino a fini de me mettre une musique dans l’oreille que j’ai voulu retranscrire dans mon style.


  • Quel rôle joue l’émotion dans vos intrigues policières ?


C’est le fil rouge. Mes intrigues ne sont qu’un prétexte à convoyer l’émotion et des problématiques vraies et viscérales de personnages que je souhaite qu’on aime, pour qui on vibre, on pleure, qu’on aime aimer et qu’on veut voir s’en sortir… Le reste n’est qu’une arène


  • Mamie Luger est devenu un véritable phénomène auprès des lecteurs. Vous attendiez-vous à un tel succès ?


Pas du tout. J’espérais surtout que le lectorat féminin comprendrait ma démarche et que je ne serais pas cloué au pilori, en tant qu’homme, d’aborder ce sujet de la violence faite aux femmes, du point de vue d’une femme, qui plus est. Et c’est tout le contraire qui est arrivé. Le roman a été accueilli avec énormément de bienveillance et a reçu un enthousiasme qui dépassait tout ce que j’aurais pu imaginer. C’est moins un succès d’exemplaires vendus que le fait que le roman soit reconnu pour son propos. J’ai l’impression d’avoir apporté une toute petite pierre au combat.


  • Qu’avez-vous souhaité explorer dans Joueuse et Petiote ?


Joueuse poursuivait sur la violence faite aux femmes, dans un côté plus pulp. Un revenge au féminin dans un décor de western moderne, qui a trouvé un écho assez déroutant dans les dernières révélations de l’affaire sordide de Patrick BrueL


Petiote, c’est la rédemption d’une paternité foireuse. Donc côté masculin, cette fois, je me place du point de vue du père qui a manqué à ses devoirs (comme nombre d’entre eux), en lui donnant l’opportunité de se racheter et de faire une déclaration d’amour ultime (et foireuse) à sa fille, durant une prise d’otages.


  • Avec Papi Mariole, vous abordez notamment la maladie d’Alzheimer tout en conservant votre humour caractéristique. Comment avez-vous trouvé le ton juste ?


Mon père est décédé de la maladie à Corps de Lewy, la même saloperie qui a emporté Nathalie Baye : un combo de Parkinson et Alzheimer. J’ai vu un truc dans ces yeux, à la fin, qui j’ai essayé de retranscrire dans le roman. Le désamorçage de la personnalité, la désorientation, la vulnérabilité d’un enfant…


L’humour, comme dit plus haut, c’est pour qu’on n’ait pas envie de se tirer une balle en lisant. La feinte a été de « caster » Jean Rochefort pour le rôle principal. C’est lui qui a amené le ton et l’humour.


  • Comment est née l’idée de L’Étrange Odyssée de la famille Monsieur ?


Il y a longtemps, c’est un projet qui a eu plusieurs formes. Je voulais faire une histoire à la Magnolia (le film de PT Anderson), des histoires croisées qui se répondent sur la problématique de l’héritage, non financier, mais névrotique que nous laisse nos parents. Saupoudrer d’une esthétique très stylisée à la Wes Anderson, de rapport familiaux tordus à la Tennessee Williams (cité dans le texte) et une petite touche d’Agatha Christie. La littérature est un grand mix


  • Quels sont vos projets littéraires, cinématographiques ou personnels pour les prochaines années ?


Le nouveau roman est en cours d’écriture, on y parlera d’anges gardiens (à ma sauce). Je suis en casting sur Cabossé, le film, que j’espère tourner… un jour. Mamie Luger est également en cours de discussion pour une adaptation cinéma. Je viens de finir l’écriture du nouveau long-métrage d’animation d’Alexandre Heboyan (avec qui j’avais fait Mune), qui a réalisé Astérix le Royaume de Nubie, qui sort à Noël. J’ai un autre projet de film d’animation avec Sony Animation (Kpop Vs Demon Hunter…). Mamie Luger en BD tomes 2 et 3 vont sortir à partir de la fin d’année, chez Casterman (toujours Nicolas Kéramidas au dessin), Cabossé en BD (cf plus haut) ce sera pour 2017. J’ai également signé Petiote en BD avec Dargaud. Anaïs Bernabé au dessin et à l’adaptation. Plus quelques chantiers à droite à gauche… Bref, plein d’histoires à raconter encore. J’aimerais bien me lancer dans le théâtre aussi…


René Manzor "L'ombre des innocents"s



1 commentaire

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Invité
il y a 3 jours
Noté 5 étoiles sur 5.

Très chouette échange, bravo Mossieu!

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