INTERVIEW : Davide Vinagre
Davide Vinagre, également connu sous le pseudonyme Le Druide, est un auteur et artiste pluridisciplinaire installé dans le Nord de la France. Passionné de cinéma et de culture populaire, il s’exprime à travers de nombreux médiums : photographie, dessin, graphisme, peinture, réalisation de courts-métrages et littérature. Issu de la génération des vidéoclubs, il a grandi avec le cinéma fantastique et horrifique des années 1980, une influence omniprésente dans ses créations. Professeur le jour et artiste la nuit, il développe un univers sombre où se mêlent fantastique, épouvante et légendes occultes. Sa série Bridget Bishop – La Malédiction de Salem plonge les lecteurs au-delà des ténèbres de la célèbre histoire des sorcières de Salem.

Vous êtes un artiste aux multiples facettes : comment toutes ces disciplines nourrissent-elles votre écriture ?
La création un processus cognitif qui crée des passerelles entre les disciplines. La photographie pose des instantanés de l’histoire qui bouillonne dans mon esprit, le graphisme y ajoute des nuances, des teintes, le dessin trace des contours, l’audiovisuel assemble le tout, et la passion guide mes doigts sur le clavier. L’écriture est donc, dans cet enchevêtrement d’idées, un assemblage hyperactif et amalgamé de ce qui fait l’univers dans lequel j’évolue. Et en toute fin de processus, une pointe de raison organise le tout, afin de le rendre intelligible et digeste ! D’ailleurs, j’ai une préférence pour le terme d’artiste, plutôt que celui d’auteur, pas par mégalomanie, mais plutôt par honnêteté. Je raisonne par projet, en bon autodidacte, et je vais chercher les compétences dont j’ai besoin pour arpenter mon chemin de création.
À quel moment avez-vous décidé de vous lancer dans l’écriture de romans ?
Le premier tome de la trilogie La malédiction de Salem aurait dû être un court-métrage. Le scénario était rédigé. Mais j’ai péché par gourmandise, et l’histoire devenait une épopée impossible à financer. Le projet tombait à l’eau, et probablement dans l’oubli. Un échange avec un ami réalisateur changera la donne : Pourquoi ne pas en faire un roman ? Ne pas perdre l’idée, faire vivre mon héroïne, et advienne que pourra.
J’ai toujours griffonné des histoires dans mon coin, ou créé des affiches de films en ébauchant des pitchs. L’écriture n’était pas une quête vers l’inconnue. Mais les premiers pas ont été particulièrement foutraques. Comme un premier dessin qui part dans tous les sens, avant que l’esprit ne donne un corps, un sens et une identité à l’acte créatif. Ainsi naquit La vengeance de la sorcière, tome 1 de la trilogie.
Votre parcours artistique influence-t-il votre façon de construire vos univers ?
Mon parcours artistique influence la façon que j’ai de construire le produit fini. Le combat entre l’architecte et le jardinier. Je suis clairement jardinier ! Je pose une idée, et je la laisse naitre et se développer en saisissant les principales étapes de sa croissance. Et comme une peinture sur laquelle on pose un vernis après avoir réalisé quelques retouches, je boucle l’ensemble. Mes univers sont amovibles, mouvants, instables et surtout autonomes, abreuvés par mon esprit, et je suis le témoin privilégié de leur construction. Et quand ils s’éloignent, deviennent hors d’atteinte, je dois construire des passerelles pour ne pas les perdre de vue ! Des ponts de singes pour ne pas me faire distancer : les fameuses compétences à acquérir pour mener à bien le projet.
Le cinéma a-t-il été votre première source d’inspiration ?
Le cinéma est ma première et principale source d’inspiration. Petit, j’ai très (trop) tôt ouvert des yeux ébahis sur le 7ième art, et il a gravé en moi des sillons inaltérables. Je suis fasciné par l’image, et ce qu’elle provoque à l’intérieur. Dans les tripes.
D’ailleurs, j’écris ce que je vois dans ma tête, et je suis le premier et le seul spectateur du film que je couche sur le papier. Et c’est parfois une réelle difficulté, que de transcrire à l’écrit la scène que j’y vois. Transformer trois dimensions en un rendu en deux dimensions seulement, et sans image ! J’ai une admiration particulière pour les films qui s’affranchissent de l’œil pour échanger directement avec l’âme. J’aime les films qui tachent, qui balancent, qui surenchérissent, mais je suis fasciné par ceux qui n’en disent que peu, mais bouleversent. La réussite d’un film tient en ce qu’il crée chez moi, et dans ce qu’il devient une fois enfermé dans ma mémoire. Certains restent à la porte, d’autres me hantent depuis toujours…
Quelles expériences personnelles ont le plus marqué votre imaginaire ?
Le monde qui nous entoure est hypocrite, sauvage, injuste et nombriliste, et nous avons une part énorme de responsabilité dans ce constat. J’ai d’ailleurs un regard acerbe et sans concessions sur notre condition d’Humains qui détruisons, mentons, cachons et utilisons le fruit de notre histoire et les progrès de notre technologie pour écraser, dominer et haïr ceux qui partage notre monde. Aussi, chaque seconde que j’ai vécu depuis ma naissance est une expérience qui nourrit mes histoires, parfois positivement (ne jetons pas l’enfant avec l’eau du bain), et dans le genre que j’affectionne, je n’ai que l’embarras du choix !
J’y ajouterais la peur, celle du gamin qui perd ses parents dans un grand magasin, celle de l’adolescent qui désobéit et connait la sanction, celle du jeune adulte qui perd la figure paternelle et se voit pris de vertige devant un monde qui le dépasse, devant des responsabilités qu’il ne sait pas gérer, celle du parent pour ses enfants.
Et le malaise, l’inconfort, la colère…
Quels films d’horreur des années 1980 ont eu le plus d’impact sur vous ?
Il est difficile de cantonner l’impact du cinéma sur moi aux années 80, d’autant que cette décennie fut d’une richesse folle. L’époque de toutes les tentatives, de toutes les folies, du latex et du faux sang, du talent et des cauchemars. Mais pour mes premières incursion en terres horrifiques, je citerais L’Exorciste, Amityville la maison du diable, Phantasm, Critters, les classiques intemporels comme The Thing, Christine, et plus largement la filmographie de Carpenter, les monstres comme Alien, Rawhead Rex, Leviathan, X-Tro, les Freddy Krueger, Jason Voorhees, Mickael Myers, les films de Sam Raimi et Peter Jackson, les subversifs Faces of death ou Cannibal Holocaust… Que dire, si ce n’est que je suis loin de les avoir tous cité, et d’avoir honoré la mémoire de tous les films qui ont, un jour passé, laissé une griffe sur ma rétine d’affamé ! Et c’est sans compter ceux qui, depuis, ont ajouté de la folie à la folie ! Rob Zombie essentiellement dont la filmographie est une source intarissable d’inspiration.
Quels auteurs ont façonné votre vision du fantastique et de l’horreur ?
Comme beaucoup de ma génération, les premiers romans horrifiques que j’ai ouverts étaient signés Stephen King. Presque exclusivement, et en parallèle leurs adaptations à l’écran (Ça, Shining, Simetierre, Misery, Carrie au bal du diable, Stand by me…). Puis j’ai vécu une longue période éloignée de la littérature, jusqu’à succomber à nouveau au plaisir du livre avec Dean Koontz, Clive Barker, HP Lovecraft, mais aussi des auteurs indépendants dont les écrits m’ont convaincu de la qualité des plumes qui gravitent hors des réseaux mainstream.
Pourquoi êtes-vous particulièrement attiré par les récits sombres et surnaturels ?
C’est probablement l’une des questions sur laquelle il m’est le plus difficile de statuer. C’est en moi, et c’est là que je vis le plus d’émotions, et les plus fortes. Certains récits m’ont déjà entrainé très loin dans leurs univers, je pense entre autres à La formule de Dieu de JR Dos Santos qui est un de mes romans favoris, mais je pense que j’ai encore au fond de l’être beaucoup trop de choses à exorciser avant d’envisager l’édulcoration de mon processus créatif. C’est un pèlerinage, un chemin de confession, une profession de foi qui m’offre un exutoire. Disons que c’est le sombre et le surnaturel qui aujourd’hui sont attirés par mon âme.
Comment définiriez-vous votre univers littéraire en quelques mots ?
L’inéluctabilité, le destin qui devient un protagoniste, l’exacerbation des défauts de l’Homme (et très souvent de l’homme), la vraisemblance, et probablement la morale, en ceci qu’il y a toujours une décision qui fait le pivot, marquée par l’éolienne qui désigne le point de non-retour !

Selon vous, qu’est-ce qui fait une bonne histoire d’horreur ?
Qu’est ce qui fait une mauvaise histoire d’horreur ? La majorité des interrogés dirait qu’elle est mauvaise si elle ne fait pas peur. Mais ce qui est vrai dans ce sens ne l’est pas pour sa contraposée. Une histoire d’horreur est bonne quand elle fait peur ? Pas forcément. Une histoire d’horreur est bonne quand il y a beaucoup de sang ? Encore moins. Une histoire d’horreur est bonne quand elle touche à ce qui ne s’explique pas ? Ridicule.
Les récits de guerre font peur, et macère dans le sang et les tripes, et ce ne sont pas des histoires d’horreur — j’avoue très tardivement que j’ai énormément de mal avec les étiquettes — mais plutôt des récits historiques. Les 120 jours de Sodome du Marquis de Sade est horrible, pourtant ni peur ni sang, et rien de surnaturel.
Retirons d’horreur et reprenons. Qu’est ce qui fait une bonne histoire ? Le mécanisme cognitif qui est déclenché à l’instant même de la dernière phrase, du dernier mot, quand on referme le livre ou quand on presse le bouton STOP de la télécommande, et que l’histoire enfante ce qui devient bien plus important que l’histoire elle-même : l’être incontrôlable qui nait dans l’inconscient du lecteur/spectateur et qui va y semer une énorme pagaille ! Réflexion, questions, doutes, révélations, colère, indignement… Et il restera, comme le ver solitaire dont les mandibules verrouillées ne lâchent pas l’intestin qui lui sert d’appareil de développement. Pour toujours.
Une histoire est bonne si elle devient immortelle…
Comment est née l’idée de la série Bridget Bishop – La Malédiction de Salem ?
Je distingue l’idée du premier tome, et l’idée d’en faire une trilogie.
Pour le premier tome, j’avais quelques idées sur une sorcière maléfique qui tuerait des gens qui s’avèreraient plus maléfiques qu’elle. L’espèce d’entre deux d’une rage et d’une folie qui combattrait la rage et la folie, au point de ne plus savoir où se trouve réellement le mal. Cette ambivalence est fascinante. Le film Lords of Salem de Rob Zombie a été le déclencheur du processus de travail sur ces idées. Un film brillant et envoutant, un lore sur la sorcellerie de Salem parfaitement adapté aux ambitions du réalisateur. Vu de nombreuses fois, il m’a donné envie de créer ma vision du Salem de 1692 et de ses événements, et plus encore d’étirer cette vision dans le temps, jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à demain même, jusqu’au tome 3 qui devient presque un récit d’anticipation.

Pourquoi avoir choisi Bridget Bishop comme personnage central de votre saga ?
Bridget Bishop est la première femme, d’après les récits officiels, à avoir été pendue dans le cadre des procès pour sorcellerie qui ont eu lieu à Salem-Village et dans les villages aux alentours de ce qui deviendra la ville de Danvers. L’histoire de cette femme m’a interpelé car c’est l’histoire de nombreuses femmes aujourd’hui encore : le mariage malheureux, les coups du mari, l’errance amoureuse… Mais également l’exil, la vengeance, un procès à charge, et une exécution atroce. Une vie des plus rudes et inhospitalières.
Son histoire se prêtait donc parfaitement à mon histoire, à l’appétit de vengeance que je souhaitais lui offrir, à la légitimité de ses actes, et finalement la première à devoir mourir serait la dernière à porter le coup. Quel hommage !
J’ai voulu être relativement fidèle à la véritable histoire de Bridget Bishop, mais celui qui fouinera un peu y verra les largesses que je me suis offertes sur le sujet !
Quel travail de recherche avez-vous effectué autour des procès de Salem ?
Un travail historique était nécessaire, pour comprendre l’articulation de la machine judiciaire et les approximations de ce rouleau compresseur, dans le puritanisme ambiant et la facilité à interpréter les textes religieux pour, à mon sens, légitimer une croisade (une cabale ?) auprès d’une population peu instruite, essentiellement paysanne et facilement manipulable. Films, reportages, encyclopédies ont été les outils de ces recherches. Le travail a été également géographique, car j’ai voulu que le récit épouse la géographie de l’époque, voire des époques, jusqu’au nom des rues et des établissements. C’est important pour moi de respecter ce lien avec la réalité.
Quelle a été la plus grande difficulté lors de l’écriture du premier tome ?
Ecrire pour quelqu’un d’autre que moi ! C’est évident mais ça m’a demandé d’admettre que le lecteur est devant mon livre, et pas dans ma tête ! Et donc, j’ai envers lui un devoir et clarté, d’exhaustivité et d’empathie, ne serait-ce que pour espérer qu’il comprenne quelque chose à mon récit !
Comment parvenez-vous à équilibrer histoire réelle et fiction fantastique ?
Le réel est un support, une toile, une page vierge et la fiction représente ce que j’y crée. J’avoue que le réel nourrit également mes névroses, et me laisse un pas dans le palpable et le concret. Je pense avoir une crainte au fond de moi, de me voir sombrer dans la folie de ces univers inhabitables qui se tapissent dans les coins de mon inconscient. Le réel, c’est la lampe de poche qu’on garde sous la couette pour se rassurer. Une ligne de vie…
Aviez-vous dès le départ prévu une saga en plusieurs volumes ?
J’avoue que le succès du premier tome m’a donné à réfléchir sur la suite à donner à l’épopée de Bridget Bishop. Des retours enthousiastes, un univers qui plait, une plume désordonnée et approximative mais au potentiel relevé par des critiques légitimes, et probablement l’égo grisé par un truc qui, contrairement à d’autres disciplines, me mettait à nu par les mots, les phrases et les paragraphes que je livrais dans le récit à des lecteurs exigeants. Une fois tout ceci digéré est née la frustration de ne connaitre ni les origines du mal, ni la fin du chemin de ma sorcière. Il n’y avait plus qu’à !!!
Quels retours de lecteurs vous ont le plus touché depuis la sortie de vos livres ?
Je vais énormément au contact du public dans les salons et autres conventions, et ma plus grande satisfaction est de voir une lectrice ou un lecteur revenir me voir pour le tome suivant. La fidélité à l’histoire de mon héroïne est une énorme source de satisfaction. Les retours positifs sont tous touchants, les encouragements, les désirs également de ceux qui, comme Annie Wilkes, ont des desseins pour leur héroïne (même si je n’ai pas eu à souffrir du même sort que celui qu’elle a réservé à Paul Sheldon dans le Misery de King !!!). J’avoue également qu’avoir hissé le tome 2 jusqu’à la place de finaliste du Prix Masterton 2025 a été une vraie belle source de satisfaction.
Êtes-vous un auteur qui planifie tout ou laissez-vous de la place à l’improvisation ?
Comme je l’écrivais plus haut, je suis un jardinier. Je plante et j’observe !

Comment travaillez-vous les atmosphères inquiétantes et la tension narrative ?
Je me laisse avaler pour mon processus de création, je visualise la scène et ce que je veux qu’elle donne sur le petit écran de mon esprit, et je la couche sur le papier. Mais je travaille énormément en dehors de ce processus. Je plante les idées, et je prends du recul. Plusieurs jours, semaines, mois parfois, et j’imagine à quoi ressemblera le jardin de mes idées à ma prochaine visite. Et quand j’y entre à nouveau, tout à fleuri, les tiges sont enchevêtrées, les racines fermement ancrées, les odeurs m’enivrent, et il est comme je voulais qu’il soit, comme il devait être, et le processus reprend. Il serait malhonnête de prétendre ne jamais faire de plan, mais ils tiennent plus à une préparation du sol qu’à une vraie construction narrative. Je crois que, me nourrissant énormément de mon environnement, de mes sensations et de mes émotions de l’instant, mes récits sont aujourd’hui ce qu’ils n’auraient pas été un an avant ou un an après. Mes récits font ma vie, et ma vie fait mes récits. Et mes récits sont moi, et pas uniquement de moi…
(Je conçois que cette réponse puisse être déroutante, mais je suis artiste plus qu’auteur 😉 )
Quels sont vos projets littéraires pour les prochaines années ?
La trilogie La malédiction de Salem est achevée, mais je travaille déjà à un volume intégral regroupant les trois tomes, un spin off de l’histoire et beaucoup de notes d’écritures, d’anecdotes, et peut-être quelques illustrations. Je viens également d’éditer un recueil de nouvelles horrifiques qui est un hommage vibrant et assumé au cinéma de genre, à la VHS et à l’époque des vidéoclubs, GRINDHOUSE – Séances Interdites, également auto-édité, qui sera rejoint courant septembre par une version collector en édition très limitée, et qui ravira les nostalgiques des magnétoscopes !
Enfin, à cela j’ajoutent plusieurs projets de nouvelles en collaboration avec de nombreux auteurs de talent, en France mais également au Canada, où je multiplie les projets littéraires et les collaborations.





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