INTERVIEW : Charlotte Letourneur
- Pirard Marvin
- 3 août
- 5 min de lecture
Charlotte Letourneur est une autrice française née en 1982, qui s’est progressivement imposée dans le paysage du thriller contemporain. Ancienne infirmière, elle se tourne vers l’écriture en 2018 après plusieurs années dans le domaine médical, une expérience qui nourrit son regard sur la complexité humaine. Après avoir publié des romances et de l’urban fantasy sous pseudonyme, elle signe un premier thriller remarqué, Insignis, récompensé par le prix 20 Minutes en 2022. Avec « Dans leurs yeux », elle confirme son ancrage dans le polar, explorant des territoires sombres entre enquête criminelle et tension psychologique. Son écriture, à la fois sensible et incisive, en fait une voix montante du roman noir français.

Votre reconversion d’infirmière à autrice est marquante : qu’est-ce qui a déclenché ce passage à l’écriture ?
Tout est parti d’un simple pari avec mon mari. J’étais en congé maternité pour ma fille et le temps passait, reprendre mon ancien travail d’infirmière incluait des horaires compliqués et des week-ends de travail. Alors en riant, j’ai dit à mon mari « je vais écrire un roman ». Bien sûr, je blaguais, mais mon mari m’a pris au mot. Alors, pour le défi, je me suis lancée.
Votre expérience dans le milieu médical a-t-elle influencé votre regard sur la souffrance humaine dans vos romans ?
Bien sûr. Chaque instant de ma vie, professionnelle ou privée, a influencé mon interprétation de la souffrance, mais ce que mon métier m’a apporté, c’est la possibilité de la décrire via celui qui l’inflige comme si elle était « acceptable ». Car dans mon métier, il est important de savoir garder ce qu’on appelle une distance thérapeutique afin de garder un regard professionnel sur des situations qui peuvent être choquantes. C’est cette distance thérapeutique qui me permet d’écrire les points de vue des tueurs.
Écriviez-vous déjà avant 2018 ou est-ce une vocation tardive ?
C’est une vocation tardive. J’ai toujours imaginé des histoires en silence, mais sans jamais les poser sur papier.
Qu’est-ce qui vous a donné la confiance nécessaire pour publier vos premiers textes ?
Une seule personne, celle qui est toujours derrière moi : mon amoureux.
Comment avez-vous vécu le passage de l’écriture sous pseudonyme à la publication sous votre nom propre ?
J’ai publié au départ sous pseudonyme, peut-être par peur de ne pas être à la hauteur. C’était une façon de me protéger, mais également un hommage. Charlie est le surnom que me donnait ma meilleure amie décédée, il y a 14 ans, et Genet est mon nom de jeune fille. J’offrais ainsi à mon papa mes premiers écrits. Puis, quand je suis passée dans le monde du polar, l’éditeur de l’époque m’a demandé de changer, pour une facilité de référencement et pour offrir aux lecteurs un repère dans mes divagations de genres littéraires. Il était hors de question que je joue les dédoublements de personnalité, alors j’ai choisi de garder mon nom marital. Donc, en fait, ce n’est pas si compliqué, les deux sont moi, mais à des périodes différentes de ma vie.
Vous avez débuté par la romance et l’urban fantasy : pourquoi ce passage vers le thriller ?
Je suis lectrice des deux genres. Le premier m’est venu naturellement, manipuler la magie dans notre monde, le tout sur fond de romance, c’était enivrant d’imagination. Puis, il y a eu le concours 20 minutes, le président était Maxime Chattam. Étant fan de la plume de l’auteur, j’ai foncé. Je n’avais rien à perdre, les textes étaient soumis en anonymat. Insignis a remporté le prix et je suis devenue accro aux crimes… littéraires, bien sûr !
Qu’est-ce qui vous attire particulièrement dans le roman noir et le polar ?
La création de l’intrigue autour du « méchant ». Il est le centre du roman. Le personnage principal. Et découvrir la psychologie du mal est très intéressant, surtout pour s’en protéger dans la vie réelle.
Votre style semble mêler sensibilité et brutalité : comment trouvez-vous cet équilibre ?
J’écris comme je vois le film dans ma tête, et les scènes sont parfois écrites avec le cœur, parfois avec les tripes.

Quelles sont vos principales influences littéraires en matière de thriller ?
J’ai commencé par Agatha Christie, puis Mary Higgins Clark avant de plonger dans les Harlan Coben, Patricia Cromwell et Robin Cook. Et finalement, j’ai découvert le vivier français d’auteurs talentueux : Maxime Chattam, Olivier Norek, Johanna Gustawsson…
Comment décririez-vous l’évolution de votre écriture entre vos premiers romans et aujourd’hui ?
Je suis une travailleuse. J’écoute et essaie de mettre en œuvre les conseils des professionnels qui m’accompagnent, aussi bien des éditrices que des correcteurs(ices) qui ont croisé ma route. Puis, il y a l’affûtage. Comme le fil d’un couteau qu’on aiguise avec régularité, la plume s’affine, se précise en écrivant.
Vos romans accordent une grande place à la psychologie : est-ce le point d’entrée de vos histoires ?
Oui, en partie, car au-delà de l’action, ce qui me donne envie d’écrire, c’est de comprendre qui sont ces personnages qui s’invitent dans ma vie le temps d’un roman.
Quelle importance accordez-vous aux émotions des lecteurs dans votre processus d’écriture ?
Écrire, c’est suscité des émotions qui habilleront une histoire.
Comment travaillez-vous la tension et le suspense dans vos intrigues ?
J’essaie d’injecter l’atmosphère que je ressens dans le film de mon imagination et pour ça, j’utilise ce qu’on a à notre disposition, les cinq sens. Ça peut sentir le brûler juste en lisant les pages.
Le réalisme est-il une priorité dans vos récits, notamment dans les scènes les plus dures ?
Dans le métier d’infirmière, la réalité dans toute sa cruauté fait partie du quotidien. Aussi, je me refuse à la cacher dans mes romans. J’aurai l’impression de ne pas être vraie avec le lecteur (rice) et injuste avec mes personnages, même les plus fous.
Vos expériences personnelles continuent-elles à nourrir votre univers fictionnel ?
Oui, bien sûr. J’écris ce qui me parle, donc il y a toujours un peu de vrais. Et pour le reste, il y a l’expérience des autres, ce qui m’offre des morceaux de leur quotidien de travail (médecin légiste, officier de police…).
Dans leurs yeux s’ouvre sur une scène particulièrement marquante : comment avez-vous construit cette entrée en matière ?
Le marché de Noël… Je suis une vraie fan de Noël, à tel point que mes amis, mes enfants même, m’offrent des décorations de Noël à mon anniversaire qui est en septembre. J’aime cette parenthèse féérique que nous apporte cette période. Le droit de croire en la magie mais surtout en l’humanité. Espérer une trêve dans les conflits, un repas pour tout le monde. Bref, la magie de Noël, c’est ma drogue de novembre à janvier.
Pour « dans leurs yeux », j’avais besoin de placer les événements en hiver, pour imposer l’image qui me hantait depuis la création de la trame du roman. Un corps carbonisé dans la neige.
Alors, pourquoi ne pas offrir une balade avec Caroline dans un joli marché de village, avant de périr dans les flammes de la folie ?
Qu’avez-vous souhaité explorer de nouveau dans ce roman par rapport à Insignis ?
Insignis et son hacker No One traitent de plusieurs sujets, mais celui qui a lancé le processus est l’utilisation de la domotique comme outils de persécutions, comme tracker. Tout est parti d’un regard en coin à mon echodot qui clignotait un jour. Je me suis demandé jusqu’où on pouvait aller cacher derrière un écran.
Comment avez-vous vécu la réception de votre premier thriller récompensé ?
J’étais si heureuse que j’en ai perdu les mots, avant de me rendre à l’évidence, ce roman m’avait condamnée : j’étais accro à l’écriture du thriller.
Le succès et la reconnaissance influencent-ils votre manière d’écrire aujourd’hui ?
Chaque roman, chaque retour de lecture, chaque professionnel qui m’entoure influence ma façon d’écrire. Je grandis et j’espère m’améliorer encore et toujours. Quand je commence un nouveau roman, je m’impose des défis de travail, aussi bien sur la forme que sur le fond. Pour moi, c’est aussi ça, écrire. Un challenge par livre. D’ailleurs, pour le suivant, c’est…
Quels thèmes ou projets aimeriez-vous explorer dans vos prochains romans ?
Le suivant en est au démarrage. Les recherches sont faites. J’ai écrit quelques chapitres. Il y a plein de thèmes que j’aimerai explorer et des sujets secondaires qui me titillent. Pour le suivant, j’aimerais susciter une émotion primaire et universelle. À vous de découvrir laquelle.





Commentaires