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INTERVIEW : Celine Denjean

  • Pirard Marvin
  • 27 avr.
  • 7 min de lecture

Céline Denjean, née en 1974 à Toulouse, est une autrice majeure du polar français contemporain. Après un parcours dans le médico-social, elle se consacre à l’écriture à partir de 2018. Ses romans, ancrés entre Toulouse et les Pyrénées, se distinguent par leur réalisme social et leur profondeur psychologique. Lauréate de nombreux prix, elle est également fondatrice du collectif Les Louves du Polar. Son dernier roman, ‘Déferlante’ (2026, aux Éditions Michel Lafon), confirme son talent pour les thrillers intenses et humains.



Tous droits réservés :
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  • Vous avez travaillé dans le médico-social : en quoi cette expérience influence-t-elle votre écriture ?


Je ne dirais pas que mon expérience professionnelle influence à proprement parlé mon écriture, mais plutôt que mon écriture se nourrit inconsciemment de tout ce que j’ai appris, capitalisé, de toutes les réalités auxquelles j’ai été confrontée durant mon travail dans le secteur social et médico-social. On écrit avec ce que l’on est, et je suis riche de toutes mes rencontres avec les personnes en marge de la société, à cause d’un handicap mental, physique, social, culturel… Je suis riche également de toutes les réflexions en équipe pluridisciplinaire qui ont affûté mon regard sur les problématiques rencontrées par ces personnes. Bref, c’est précisément ce regard qui ressort à travers mes écrits et qui, je pense, donne de la profondeur psychologique à mes personnages.


  • Qu’est-ce qui vous a poussée à passer d’un poste de cheffe de service à l’écriture à plein temps ?


Le sentiment de vacuité. Ça peut paraître étranger, puisque j’exerçais une profession très riche et stimulante, pourtant c’est la vérité. J’avais le sentiment de passer à côté de ma vie, de marcher à côté de mes pas. Il m’a fallu beaucoup de temps pour l’admettre et me décider à me risquer dans l’écriture. Par la suite, j’ai longtemps compilé deux métiers, celui de cheffe de service et celui d’autrice et je suis passée à l’écriture à temps plein dès que mes revenus d’autrice me l’ont permis.


  • Comment vos études de droit et de psychologie votre formation d’éducatrice spécialisée nourrissent elles vos intrigues policières ?


Comme dit plus haut, mes études d’éducatrice et mon expérience professionnelle nourrissent mon regard d’autrice, notamment la dimension psychologique / psychiatrique et sociale de mes personnages. Mes études de droit m’ont bien sur appris la rigueur d’une construction de l’écrit, ainsi que le respect des procédures pénales, mais ont surtout constitué pour moi l’occasion de m’interroger sur les questions de transgression, de violence, de passage à l’acte, de sanction, et plus globalement de psychologie criminelle.


  • Quel lien personnel vous unit aux Pyrénées et à Toulouse, souvent présents dans vos œuvres ?


Je suis née à Toulouse et j’ai grandi dans les Pyrénées. J’ai connu la liberté totale de courir en forêt, de construire des cabanes, de partir à l’aventure avec mes frères et mes voisins… Les montagnes, leur verticalité, leur dimension sauvage, leur beauté mais aussi les dangers qu’elles dissimulent font partie intégrante de mon ADN et sont naturellement devenues la toile de fond de mes intrigues.


  • Vos grands-parents libraires ont-ils été une source d’inspiration littéraire ?


Source d’inspiration, non ! En revanche, mes grands-parents libraires m’ont permis de développer pour le livre une approche respectueuse, mais non sacralisée. L’objet livre était un objet courant, il y en avait partout ! Un objet dont on prend soin, mais que l’on ouvre, feuillette et manipule. Du coup, je n’ai jamais eu aucune appréhension face aux livres, contrairement à des enfants ayant grandi dans un environnement sans bouquins et qui ont tendance à sacraliser l’objet au point de ne pas s’en sentir dignes.


  • Quel souvenir gardez-vous de la publication de votre premier roman ?


Une immense joie, un sentiment d’accomplissement ! Je n’ai pas retenu mes cris victorieux !


  • Comment est né le personnage d’Éloïse Bouquet ?


Il n’avait aucune vocation à revenir après “La fille de Kali”, puisque le personnage phare de chacun de mes opus est le criminel autour duquel je construis l’intrigue (qui est-il ? D’où vient-il ? Comment s’est-il construit pour devenir ce dangereux criminel ?). Mais mon éditrice m’a indiqué que les lecteurs aimaient beaucoup les personnages récurrents… alors j’ai fait revenir Éloïse ! “Le cheptel” était déjà bien entamé quand j’ai eu cet échange avec mon éditrice, et c’est pour cette raison qu’Éloïse Bouquet ne réapparaît qu’en page 130 du “Cheptel”! Il a donc fallu que j’adopte ce personnage, que je le creuse et que je le fouille.


  • En quoi vos prix littéraires ont-ils influencé votre trajectoire ?


Ils ont contribué à créer de la notoriété et m’ont donné plus de visibilité.


  • Qu’est-ce qui vous attire particulièrement dans les thématiques sombres et psychologiques ?


Je suis obsédée par ce qui se passe dans la tête de quelqu’un qui transgresse, qui passe à l’acte et, par conséquent, j’essaie d’entraîner le lecteur vers une certaines ‘’compréhension’’ de mes personnages criminels. D’ailleurs, la plupart du temps, mes criminels sont des gens plutôt ordinaires, auxquels on peut s’identifier. L’idée est d’essayer de montrer la progression vers le crime, l’escalade, le glissement… ou, à l’inverse, le point de rupture et de bascule vers l’irréversible. J’aime décortiquer et mettre en exergue les ressorts qui font passer monsieur ou madame lambda à tueur ou tueuse. Après tout, les tribunaux regorgent de gens « ordinaires »…

  • Comment arrivez-vous à équilibrer tension, émotions et réalisme ?


Je ne sais pas trop… C’est certainement plus instinctif que réfléchi. De manière générale, on ne peut pas rédiger une intrigue où ne se dérouleraient que des scènes de tension, d’autant que celles-ci ne « prennent » que si le lecteur a réussi à s’identifier ou à s’attacher à un personnage. La tension est donc possible si l’attachement opère, et l’attachement se produit grâce au réalisme des personnages : ceux-ci (leur tempérament, leur fonctionnement, leurs réactions…) doivent être suffisamment familiers aux lecteurs pour qu’ils « y croient ». Bref, l’équilibre repose sûrement sur une alchimie qui s’impose d’elle-même.


  • Quelle est votre méthode d’écriture ? Planification ou improvisation ?


Semi-planification : je sais où je vais et je connais certaines étapes du chemin, mais pas toutes. Je dois notamment avoir la liberté d’emprunter un sentier que je n’aurais pas imaginé au départ mais vers lequel m’entraîne un de mes personnages en prenant vie sous ma plume.


  • Quels types de recherches réalisez-vous pour vos enquêtes fictives ?


Ça dépend vraiment des thèmes dont je traite. Certaines me demandent beaucoup de recherches (dimension historique, technologique ou médicale par exemple), d’autres m’en demandent moins (tout ce qui touche au secteur social, à certaines populations marginalisées…)


Comment travaillez-vous les relations humaines dans vos romans ?


Quitte me répéter, il y a ici aussi une grande part d’instinct. Dès lors que je comprends mes personnages et que je visualise clairement leurs interactions et/ou interdépendances, je sais/je sens que je suis dans le juste… Il reste alors à les rendre lisibles et je le fais au travers des dialogues et des réactions / émotions / pensées face à des situations concrètes. King a dit : « Don’t say, but show » et je pense pouvoir dire que c’est une règle d’or pour tout auteur. On ne décrit / qualifie pas les personnages, ils se révèlent en situations.


  • Avez-vous un rituel ou un environnement de prédilection pour écrire ?


J’aime écrire seule, dans le calme, tôt le matin et de préférence les jours de mauvais temps, en buvant du café.


  • Quels thèmes souhaitez-vous explorer à l’avenir ?


Je suis en train d’écrire actuellement, donc difficile de me projeter… Mais cela fait plusieurs années que j’ai envie de travailler sur un thriller ultra-nerveux qui mettrait en scène un groupe d’individus face à une menace extrême (prise d’otage par ex)


  • Qu’est-ce qui vous a inspirée pour écrire ‘Déferlante’ ?


J’avais envie depuis longtemps de peindre une fresque familiale, ce que je fais dans Déferlante. J’y ai ajouté les problématiques liées aux abus des femmes de cinéma et d’images, parce que le mouvement #MeToo a généré des réactions que j’ai trouvées particulièrement immondes et indignes de la part de certaines personnes avec une pensée simpliste et jugeante et inversant les responsabilités (du style : « c’est facile de dénoncer 20 ans plus tard ! » Ah, bon ? en quoi est-ce facile ? Ou « si elle ne voulait pas coucher, elle n’avait qu’à quitter le plateau ! » Ah ouais ? c’est donc ça le choix restant : renoncer à son rêve ? Ou encore « tout ça pour se faire de la pub ! » Ok, je crois qu’on touche le fond, là…)


Déferlante est donc né de la rencontre de ces deux thématiques : fresque familiale et traitement des actrices.


  • Quels nouveaux axes narratifs ou psychologiques avez-vous explorés dans ce roman ?


Ayant mis de côté l’enquête policière, j’ai renouvelé mes ressorts narratifs. Dans Déferlante, ce sont les réactions de mes personnages qui alimentent le drame : face à la menace, au chantage, tous vont mettre en place des ripostes ou des stratégies qui contribueront finalement au pire…


  • Vous avez fondé Les Louves du Polar : comment est né ce collectif ?


Il est né de la prise de conscience d’une certaine invisibilisation des femmes autrices de polars en France. Les femmes sont moins mises en avant, elles sont donc moins bien identifiées par les libraires et les lecteurs, et par conséquent vendent beaucoup beaucoup moins que les hommes ou que les autrices étrangères (anglosaxonnes ou nordiques importées en France). Il s’agit d’un problème systémique et non de la volonté d’untel ou d’untel de pénaliser les femmes ! Les Louves existent donc pour essayer de réduire cet écart de visibilité en menant des actions de sensibilisation des éditeurs et diffuseurs, de communication auprès des lecteurs et de partenariat avec les libraires.


  • Quel rôle pensez-vous que les autrices occupent aujourd’hui dans le polar français ?


Je ne sais pas si les autrices jouent un rôle précis, mais elles participent à diversifier l’offre de polars et contribuent certainement à rompre avec les vieux schémas et archétypes du personnage de la femme objet ou le femme victime dans le polar.


  • Quel message aimeriez-vous adresser aux jeunes autrices du noir ?


Euh… préparez-vous à ramer deux fois plus pour un résultat deux fois moindre ?! Non, je leur dirais : ne lâchez rien, faites preuve de sororité, aidez-vous les unes les autres car c’est l’union qui fait la force !


René Manzor "L'ombre des innocents"s



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