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INTERVIEW : Nadine Matheson (FR)

  • Pirard Marvin
  • 20 avr.
  • 9 min de lecture

Nadine Matheson est une autrice britannique de romans policiers basée à Londres, et également avocate spécialisée en défense pénale. Elle a commencé sa carrière à la BBC avant d’entrer dans le milieu juridique, une expérience qui influence profondément son écriture. Après avoir remporté le City University Crime Writing Competition en 2016, elle a publié The Jigsaw Man, aujourd’hui vendu dans plus de 15 territoires. Ses romans mêlent réalisme, intensité et profondeur psychologique, et s’appuient largement sur son expérience juridique. Son dernier livre, The Kill List (2024), poursuit la série Henley avec une enquête encore plus prenante.



Tous droits réservés :
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  • Vous avez commencé votre carrière à la BBC. Comment cette expérience a-t-elle façonné votre manière de raconter des histoires ?


J’ai travaillé à la BBC il y a de nombreuses années, au début des années 2000, dans ce qui s’appelait le Talent Rights Group. Mon rôle principal consistait à m’assurer que tous les droits d’auteur étaient en règle lorsque des programmes étaient vendus à des tiers, et que les artistes et talents recevaient leurs rémunérations résiduelles.

Mais ce qui a vraiment façonné ma façon de raconter des histoires, c’est l’environnement. Tous les membres de mon équipe avaient une activité créative en parallèle de leur travail : musique, écriture, télévision. Être entourée de cette énergie était incroyablement inspirant.

C’était aussi la première fois que je partageais mes écrits avec d’autres. J’avais l’idée d’un livre — que j’ai finalement terminé mais qui est toujours rangé dans un tiroir — et j’écrivais des chapitres que j’envoyais par e-mail à la collègue assise à côté de moi pour avoir son avis. Cette expérience m’a donné la confiance nécessaire pour non seulement écrire, mais aussi partager mon travail et accepter la critique, ce qui a été inestimable.


  • Comment votre travail d’avocate en défense pénale influence-t-il vos romans policiers ?


Il l’influence à chaque étape. Après plus de vingt ans dans le droit pénal, j’ai appris qu’il n’existe pas de clichés ni de stéréotypes lorsqu’il s’agit des personnes. Chacun a sa propre histoire, ses motivations et ses complexités, et j’essaie de refléter cela dans mes personnages afin qu’ils soient multidimensionnels et pleinement incarnés.

En tant qu’avocate de la défense, je recevais les dossiers déjà constitués : déclarations de témoins, vidéos de surveillance, relevés téléphoniques et autres éléments de preuve. J’ai été impliquée à toutes les étapes du processus, y compris les gardes à vue et les échanges avec les policiers. Cette perspective nourrit directement mon écriture. Elle m’a aussi permis de constituer un réseau de contacts et d’acquérir une compréhension profonde du fonctionnement réel du système, et pas seulement théorique.


  • Quels aspects du système judiciaire mettez-vous en lumière dans vos romans ?


J’explore différents aspects du système judiciaire selon les livres.

Dans The Jigsaw Man (L'équarisseur), je me suis penchée sur le système des jurys et, dans une certaine mesure, sur le système carcéral.

Dans The Binding Room, j’ai exploré les multiples directions qu’une enquête peut prendre, notamment du point de vue policier, ainsi que l’idée qu’il n’existe pas de « victime parfaite » : chaque affaire mérite d’être pleinement investiguée.

Dans The Kill List, je me suis concentrée sur le processus d’appel, et dans mon dernier livre, The Shadow Carver, j’examine ce qui se passe lorsque les décisions judiciaires ne correspondent pas à ce qu’espéraient les familles des victimes ou autres parties prenantes.


  • Comment parvenez-vous à concilier votre carrière juridique et votre travail d’autrice ?


Heureusement, je ne pratique plus à temps plein, même si j’enseigne toujours le droit pénal et l’art de la plaidoirie.

Au début, cependant, il s’agissait surtout de voler du temps. J’écrivais le week-end, et même au tribunal en attendant que des affaires soient appelées. Il n’y avait jamais de moment idéal pour écrire, alors j’ai appris à utiliser chaque petite plage de temps disponible.


  • Quelle perspective unique votre formation juridique apporte-t-elle au genre du thriller ?


Elle me donne une compréhension très concrète et vécue du système. Je sais ce que c’est que de s’asseoir avec un jeune client au milieu de la nuit, ou d’être dans une salle d’interrogatoire ou une cellule de garde à vue.

En parallèle, le droit est aussi une forme de narration, simplement sous une autre forme. Il m’a appris à être persuasive et à construire un récit convaincant — des compétences qui se transposent directement dans l’écriture de fiction.


  • En quoi le fait de remporter le City University Crime Writing Competition a-t-il influencé votre parcours d’écrivaine ?


Cela a eu un impact énorme. Sans cette victoire, je ne pense pas que j’aurais écrit The Jigsaw Man. Cela m’a offert le temps et l’espace nécessaires pour me concentrer sur l’écriture policière et pour expérimenter.

Cela m’a aussi permis d’intégrer une communauté d’auteurs de romans policiers, aux côtés de mes camarades étudiants, ce qui a été extrêmement précieux.


  • Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire des thrillers ?


J’ai toujours aimé les thrillers policiers depuis mon plus jeune âge. Je suis attirée par la dynamique du chat et de la souris, par la noirceur, et par la manière dont ce genre emmène les lecteurs dans un véritable voyage.


  • Comment avez-vous vécu le succès international de The Jigsaw Man ?


J’ai été très surprise et profondément reconnaissante. Le fait que le livre continue de trouver de nouveaux lecteurs chaque jour m’émerveille encore. Je suis sincèrement ravie de son succès durable.


  • Comment votre écriture a-t-elle évolué au fil de la série Henley ?


Elle a évolué de plusieurs façons. Je découvre constamment de nouvelles facettes de mes personnages, ce qui façonne chaque nouveau livre.

Sur le plan pratique, travailler avec mon éditrice m’a aidée à anticiper les types de questions qui peuvent surgir, ce qui fait que je réfléchis souvent en amont lors de l’écriture.

J’ai aussi appris à me donner plus de liberté dans le premier jet et à ne pas chercher la perfection immédiatement. J’ai désormais confiance dans le fait que je pourrai affiner et améliorer le texte lors des réécritures suivantes.


  • Quels auteurs ont influencé votre approche de la tension et du suspense ?


Attica Locke m’a récemment beaucoup influencée. James Ellroy a été une influence majeure, tout comme Michael Connelly, Jordan Harper, Alyssa Cole et S. A. Cosby.


  • Comment construisez-vous des intrigues aussi sombres tout en conservant une cohérence émotionnelle ?


C’est une excellente question. Dès le départ, je me suis toujours fixé cette règle : les moments de noirceur, de violence ou de comportements abjects doivent mériter leur place sur la page. Ils ne peuvent pas être là uniquement pour choquer ou combler un vide. Ils doivent avoir une raison d’être.

Chaque moment de noirceur doit faire avancer l’intrigue, faire progresser l’histoire et contribuer à l’arc global — à la fois narratif et celui des personnages.

Il est également important que ces moments aient un impact sur les personnages. Cet impact n’a pas toujours besoin d’être spectaculaire ; il peut être subtil. Mais il doit exister. En s’assurant que la noirceur justifie sa présence, on maintient une cohérence émotionnelle.


  • Comment le personnage d’Angelica Henley est-il né ?


Elle m’est venue très spontanément, un après-midi. Elle n’était pas totalement définie, peut-être aux trois quarts, mais j’avais une image très claire d’elle. Je la voyais debout devant un magasin Boots sur Lewisham High Street, au sud-est de Londres, regardant en direction du commissariat de Lewisham, qui existe réellement.

Comme Boots possède une pharmacie, je savais qu’elle se remettait de quelque chose et qu’elle avait des médicaments dans sa poche. Je savais aussi qu’elle devait retourner dans ce commissariat après une période d’absence, sans savoir encore pourquoi. À ce stade, je ne savais pas si elle était témoin, victime ou détective. Ce n’est que plus tard, en développant l’idée de The Jigsaw Man, que j’ai compris qu’elle était détective et que j’ai trouvé l’histoire qui lui convenait. Mais tout est parti de cette image initiale.


  • Quel type de recherches menez-vous avant d’écrire un roman policier ?


Honnêtement, je ne fais pas vraiment de recherches avant de commencer à écrire. Je suis très organisée en ce qui concerne l’histoire, mais je ne planifie pas la recherche à l’avance.

Pour moi, les premières étapes consistent surtout à poser l’histoire sur le papier. La recherche vient pendant l’écriture. Si j’arrive à une scène qui nécessite une meilleure compréhension — médicale, psychologique ou procédurale — je m’arrête et je fais des recherches à ce moment-là. Mon approche consiste donc à faire des recherches au fur et à mesure.


  • Comment trouvez-vous l’équilibre entre réalisme juridique et intrigue captivante ?


Ce n’est pas toujours facile. À cause de mon parcours, je suis très attentive à l’exactitude juridique. Mais il arrive que la rigueur juridique et la narration ne coïncident pas.

Il m’est arrivé de me mettre dans des situations compliquées en respectant trop strictement la loi. Dans ces moments-là, je dois me rappeler qu’il s’agit de fiction et que je peux prendre certaines libertés.

Tant que l’univers semble authentique et que la majorité des éléments juridiques sont exacts, on peut se permettre de légers ajustements pour servir l’histoire — pas de grands écarts, mais de petites flexibilités nécessaires pour maintenir l’intérêt du récit.


  • Votre podcast contribue-t-il à votre processus d’écriture ?


Il y contribue de manière subtile. En discutant avec d’autres écrivains, je suis constamment exposée à différentes approches de l’écriture : être planificateur ou « pantser », écrire par sessions horaires ou avec des objectifs quotidiens de mots, commencer par la fin et remonter.

Je ne dirais pas que cela a radicalement transformé mon processus, mais cela a renforcé l’importance d’être courageux dans son travail et de s’engager pleinement dans l’histoire que l’on veut raconter.

Un point qui ressort souvent chez de nombreux auteurs à succès est l’importance de se concentrer sur le travail d’écriture plutôt que de courir après les tendances. C’est quelque chose que j’ai clairement intégré.


  • Quels thèmes aimeriez-vous explorer plus en profondeur à l’avenir ?


C’est difficile à dire, car les idées me viennent souvent spontanément. Mais je sais qu’il y a deux domaines que j’aimerais approfondir.

J’aimerais écrire une préquelle de The Jigsaw Man, en particulier pour explorer la question de savoir si le mal est inné ou acquis. Peter Olivier est-il devenu ce qu’il est à cause de son environnement, ou l’a-t-il toujours été ?

Je suis également intéressée par l’exploration des sectes : comment les gens y deviennent profondément impliqués et sont prêts à bouleverser entièrement leur vie pour une personne ou une idéologie.


  • Qu’est-ce qui vous a inspirée pour écrire The Kill List ?


Tout a commencé par une question, comme la plupart de mes idées. J’avais une scène en tête : un homme sur son lit de mort à qui l’on demande ses derniers mots, et il répond : « Je ne l’ai pas fait. ». Cette phrase est restée avec moi.

À partir de là, je me suis demandé : que se passerait-il si quelqu’un avait passé des années en prison pour plusieurs meurtres en clamant toujours son innocence, et qu’on découvrait finalement qu’il disait la vérité ? Que se passe-t-il lorsque le véritable meurtrier émerge ? Cette question et cette déclaration finale sont devenues la base de The Kill List.


  • Quelles problématiques psychologiques ou sociétales souhaitiez-vous explorer dans cette nouvelle enquête ?


L’un des éléments clés que je voulais explorer était l’impact durable de la perte d’un proche par la violence. Pas seulement les conséquences immédiates, mais les effets à long terme : la manière dont le deuil, le traumatisme et les questions sans réponse façonnent les vies sur la durée.

Je m’intéressais également à l’aspect психологique des histoires que nous nous racontons à nous-mêmes, et à la façon dont nous pouvons remodeler les événements, justifier des comportements ou même nous convaincre de choses fausses pour faire face à la réalité.

D’un point de vue sociétal, je voulais aussi explorer la manière dont le système judiciaire réagit en fonction de la victime. Il existe souvent cette idée de la « victime parfaite », et la façon dont cette perception peut influencer la rapidité ou la priorité d’une enquête. C’est quelque chose que j’ai observé dans la pratique, et je voulais refléter cette complexité dans le roman.


  • Comment percevez-vous l’évolution du roman policier contemporain ?


J’adore voir comment le roman policier moderne évolue. Depuis ma publication, j’ai vu apparaître de nombreuses voix nouvelles et diverses dans le genre.

Il existe aujourd’hui une grande variété d’histoires, notamment grâce aux auteurs issus de minorités — noirs, asiatiques ou d’autres voix sous-représentées — qui apportent des perspectives et des expériences inédites.

Cela donne l’impression que davantage d’écrivains ont confiance en leur propre voix et racontent les histoires qu’ils souhaitent vraiment raconter, plutôt que de se conformer à des attentes. Cette diversité rend le genre plus riche et dynamique, et il est passionnant de voir où cela nous mène.


  • Quel message espérez-vous que les lecteurs retiennent de vos romans ?


Je ne sais pas s’il y a un message unique et global, mais certaines choses me tiennent à cœur.

Je veux que les lecteurs voient Londres à travers mes yeux, qu’ils en découvrent les différentes strates, communautés et complexités. Je veux qu’ils ressentent toute une gamme d’émotions et qu’ils réfléchissent aux réalités du monde dans lequel nous vivons.

Mais s’il y a un message, ce serait celui-ci : les gens ne sont pas oubliés, et il y aura toujours quelqu’un pour se battre pour eux.


René Manzor "L'ombre des innocents"s



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