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INTERVIEW : Julia Richard

  • Pirard Marvin
  • 18 mai
  • 8 min de lecture

Julia Richard, née en 1990, est une autrice française des littératures de l’imaginaire, reconnue pour ses œuvres mêlant fantastique, horreur et critique sociale. Ayant grandi dans plusieurs pays, elle développe très tôt une sensibilité aux rapports de domination et aux violences systémiques. Elle publie son premier roman en 2016 avant de s’imposer avec *Carne* (2020), une relecture mordante et dérangeante du mythe du zombie. Son écriture, souvent drôle, acide et inconfortable, interroge le patriarcat, les normes sociales et les mécanismes d’emprise. Elle poursuit aujourd’hui son exploration des imaginaires avec des œuvres destinées aussi bien aux adultes qu’au young adult.



Tous droits réservés :
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  • Vous avez vécu dans plusieurs pays durant votre enfance : en quoi cette pluralité culturelle a-t-elle influencé votre imaginaire ?


Difficile à dire, en réalité. Je n’ai —pour le moment— jamais construit de textes autour des cultures que j’ai pu rencontrer ou des expériences que j’ai pu avoir en vivant à l’étranger (Hollande, Gabon, Lybie, Inde, Belgique, Allemagne, Danemark, UK…), mais ça m’a nourrie en tant qu’individu, ce n’est jamais anodin. Dans Paternoster, mon héroïne est française d’origine Kabyle, miroir du vécu de certain·es de mes ami·es, mais le propos du texte est autour de la violence de classe (renforcée chez les minorités), plus que sur l’origine. Je ne pense pas que ça soit ma place de mettre en lumière des cultures qui ne sont pas les miennes et laisser dans l’ombre des personnes plus légitimes à le faire…


  • Vous commencez à écrire très jeune : à quel moment avez-vous compris que l’écriture prendrait une place centrale dans votre vie ?


C’est progressif. Je ne suis pas sûre de l’avoir encore vraiment compris, pourtant, j’écris les soirs, les weekends, bien sûr que peu à peu ça devient un sujet important dans mon quotidien. J’ai commencé à écrire via un exercice imposé par les adultes pour un concours d’écriture. J’avais 8 ans, j’ai fini 3e place à des pré-adolescents et je me suis dit que j’avais peut-être une certaine aptitude pour ça, finalement. Je continue à creuser ce domaine plus sérieusement depuis une dizaine d’années et je me bats pourtant toujours contre le symptôme de l’imposteur.


  • Comment s’est opérée la transition entre l’envie d’écrire et la publication de votre premier roman ?


Elles se sont juxtaposées. Adolescente, j’ai eu un flash : « Je vais écrire un roman ! ». Je m’y suis mis à fond avec toute l’énergie et la naïveté d’une jeune fille de 14 ans, et forcément, à cet âge-là, on rêve beaucoup. Au final, Hollywood ne m’a toujours pas appelée pour adapter mes romans en films, mais à mon échelle, j’ai déjà réalisé plusieurs très beaux rêves. L’édition était le plus évident.


  • En quoi votre parcours personnel nourrit-il votre regard critique sur la société ?


À vrai dire, je me demande comment on peut vivre dans le monde actuel sans poser de regard critique sur la société. Peut-être parce que je suis une femme et que je suis confrontée à certains types de violences genrées, ou parce que je suis de nature curieuse et critique, empathique aussi peut-être, mais ça me semble inévitable. Après, c’est un choix d’injecter ça dans mes textes.


  • Quelles œuvres ou autrices et auteurs ont marqué votre construction littéraire ?


Ça va de Serge Brussolo avec sa saga Peggy Sue en jeunesse dans laquelle la magie a toujours un contre effet (idée qu’on retrouve dans mon roman Se méfier de l’eau qui dort), Death note de Tsugumi Oba, toute l’œuvre de Juni Ito, aux classiques de la SF (Ravage, 1984, Le meilleur des mondes)… Plus récemment, Adeline Dieudonné, sans qu’elle soit une inspiration, propose des textes formidables qui me font particulièrement vibrer…

  • Avec *Faites vos jeux*, vous posiez déjà des bases fortes : quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce premier roman ?


Comme tout·e auteurice, je pense que je serais incapable de le relire sans trouver l’exercice douloureux. Il y a sûrement des choses que je trouverais toujours efficaces et pertinentes, mais il est clair que si c’était à refaire, la méthodologie de travail que j’appliquerais et le rendu seraient très différents.


  • *Carne* a marqué les lecteurs par son audace et son humour noir : aviez-vous conscience de proposer un texte aussi clivant ?


Oui. Clairement, oui. Je savais que ça allait être un enfer pour trouver une maison d’édition motivée pour le défendre. D’ailleurs, ça n’a pas raté. J’ai eu des retours disant que c’était trop « noir », trop « contemporain » (??), voire même trop « ambitieux » (???). La structure désordonnée avec les chapitres mélangés était un vrai pari, l’humour noir pouvait diviser, et si cela n’était pas suffisant, la thématique autour du cannibalisme et certaines problématiques du récit rendait ce projet éditorialement très risqué. J’ai en revanche été ravie de voir que l’accueil était aussi positif. Comme quoi, le lectorat aime être challengé.


  • Pourquoi avoir choisi de raconter *Carne* du point de vue du personnage contaminé ?


Ce roman existe pour ce point de vue, sinon je ne l’aurais pas écrit. Ce que je voulais c’est montrer ce que ça fait d’être malade, de ne pas l’avoir choisi, et de quand même subir le stigma de la société. Et puis, explorer comment la crise impacte la cellule familiale. On a déjà plein d’œuvres du point de vue des survivants qui s’arment contre des hordes de zombies et finalement très peu du point de vue des zombies, et pourtant, ce sont souvent les plus intéressantes. (Regardez l’excellente série In the flesh). À la différence près que dans Carne, ce ne sont même pas des zombies, juste des malades que la société exploite…


  • Détourner les codes du zombie était-il pour vous un geste politique et social ?


Le zombie est souvent un support à une critique sociale (cf toute l’œuvre de George A. Romero), donc oui, en détourner les codes ce n’est que proposer de traiter le sujet sous un angle différent. Tendre un miroir au reflet disgracieux.


  • Comment travaillez-vous l’équilibre entre violence, humour et réflexion sociale ?


Du mieux que je peux ? Chaque projet est unique, mais en général, je pars de la problématique que j’ai envie de traiter et je tricotte une histoire en choisissant l’axe, la tonalité, le rythme. C’est ce qui va définir l’équilibre entre les différentes composantes.


  • Les rapports de domination et le patriarcat traversent votre œuvre : est-ce un moteur conscient de votre écriture ?


Complètement. Je préfère « dire des choses » que « raconter des histoires », dans le fond…


  • Que permet selon vous l’horreur pour parler du réel que d’autres genres ne permettent pas ?


L’horreur permet de montrer les aspects les plus laids (mais vrais) de la réalité, de ne pas être complaisant·e, de bousculer et d’interroger. On peut le faire avec d’autres genres, bien sûr, mais peut-être pas de façon si viscérale.


  • Votre ton est souvent qualifié de “drôle et acide” : comment construisez-vous cette voix narrative ?


Je crois que c’est ma personnalité qui ressort à travers ma plume, parfois caustique, parfois plus analytique ou sensible. On retrouve en effet un côté « drôle et acide » dans certains de mes romans, mais pas tous en réalité. J’adapte le ton au projet, même si ça reste moi aux commandes…


  • Êtes-vous une autrice très structurée ou laissez-vous une grande place à l’instinct ?


J’ai plus un profil dit de « jardinière ». Même si j’ai une trame de base pour mes romans, je laisse une grande part à l’improvisation et à l’instinct. Ça me permet de m’amuser mais aussi d’ajuster des choses pour bonifier l’histoire en laissant de la place à de nouvelles idées. Ça implique en revanche un certain chaos et une incertitude pas toujours faciles à appréhender. À chaque fois je me dis « Plus jamais tu fais ça ! » et à chaque fois je recommence. Je suis rigoureuse, mais j’apporte aussi une grande importance à la liberté dans le processus créatif.


  • Comment accueillez-vous les retours de lecteurs parfois dérangés ou profondément marqués par vos textes ?


Avec l’expérience, les retours chamboulent moins. Je suis toujours émue de voir que certaines personnes ont pu être secouées par mes textes, surtout si ça touche des cordes personnelles, ou je peux m’agacer que certain·es lecteurices pointent mes partis-pris comme des défauts d’écriture, mais au global j’arrive doucement en paix avec le fait que je n’ai rien à prouver à personne. Je fais mon travail du mieux que je peux, j’investis du temps et des efforts, et c’est déjà bien !

  • Avec votre dernier roman *Se méfier de l’eau qui dort*, vous vous adressez au young adult : qu’est-ce qui vous a donné envie d’explorer ce registre ?


Je trouve que le marché du young adult est fragmenté avec d’un côté les romans d’imaginaire sur fond d’intrigues égotiques (le héro de la prophétie, l’orpheline qui découvre qu’elle est la princesse d’un royaume oublié, l’héroïne « badass » qui fait tourner toutes les têtes, etc.), et de l’autre la littérature générale avec des thèmes contemporains autour du passage à l’âge adulte. J’avais envie de combiner les deux : proposer un roman d’imaginaire, mais très « cru », dans lequel la protagoniste est plus narratrice qu’héroïne (elle élève des chèvres, il y a de la magie mais elle n’en est jamais le sujet, etc.) et qui parle de crainte de l’avenir, de rapport au corps, à la famille… Je voulais écrire un roman YA que j’aurais aimé lire à 15 ans, mais qui m’aurait aussi été utile…


  • En quoi ce roman dialogue-t-il avec vos œuvres précédentes tout en s’adressant à un nouveau public ?


Pour le moment, je n’ai écrit que des « one shot », tous mes romans sont indépendants (bien que pour les esprits les plus observateurs, Carne est dans le même univers que Faites vos jeux). Se méfier de l’eau qui dort est donc à la fois isolé, mais cohérent par rapport à ma bibliographie : un texte qui joue avec les codes et les attentes, avec une certaine dose de noirceur, et qui amène une réflexion (ici sur les normes de société, les rapports sororaux, l’écologie même…). Le décorum, l’intrigue et le ton changent, la plume aussi (ponctuée de patois lorrain), mais on reconnaît ma patte, j’imagine ?


  • Quelle place souhaitez-vous occuper dans le paysage actuel des littératures de l’imaginaire francophones ?


La plus grande possible ? Haha. Je ne me sens pas en compétition avec mes collègues auteurices, je n’essaye pas de m’inscrire dans les tendances, au contraire, j’aime surprendre mes lecteurices, donc je suis un peu seule dans mon coin. Après, le marché se tend, et ça devient compliqué d’exister dans la masse de livres produits chaque année, donc j’espère juste que ma démarche saura attirer l’attention et fidéliser un lectorat de plus en plus grand. J’aimerais aussi ne pas nécessairement être catégorisée comme « autrice d’imaginaire », mais plus comme « autrice » tout simplement. La plupart de mes textes sont limitrophes entre la littérature générale et l’imaginaire. Si j’étais publiée dans une collection généraliste, la question de l’étiquette ne se poserait pas. Il y a une grande fracture entre la littérature générale et l’imaginaire en France. On pousse pour briser les frontières, mais ce n’est pas évident.


  • Y a-t-il des limites que vous refusez de franchir dans l’écriture, ou au contraire des frontières que vous aimez provoquer ?


Ah ! Très intéressant. Je n’y ai jamais réfléchi. J’essaye de ne pas me limiter, mais je n’irai jamais chercher à légitimer, romantiser, banaliser ou glamouriser des pratiques et comportements que je juge toxiques. L’horreur, oui, mais pas le voyeurisme.


  • Que souhaiteriez-vous que le lecteur emporte avec lui après avoir refermé l’un de vos romans ?


J’aime laisser des portes ouvertes, ne pas prendre mes lecteurices par la main et ne pas nécessairement répondre à toutes les questions. Plus important encore, j’essaye d’amener une réflexion, donc j’espère que mes romans trainent encore un peu en tête une fois le livre refermé, et qu’ils poppent à l’esprit de temps à autre. Soyons lucides, le livre est un « produit » (il est commercialisé par une maison d’édition, qui est une entreprise qui travaille avec des logiques de rentabilité), mais je ne souhaite pas en faire un « consommable » pour autant.


René Manzor "L'ombre des innocents"s



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