INTERVIEW : Florian Dennisson
- Pirard Marvin
- 26 janv.
- 7 min de lecture
Florian Dennisson, né à Annecy en 1981, a parcouru le monde en tournée comme musicien avant de troquer sa guitare contre un clavier en 2015 pour devenir auteur à plein temps. Spécialisé dans le polar, le thriller et le suspense, il est aussi traducteur, notamment des œuvres de Lovecraft, et fondateur de la maison d’édition L’Oiseau Noir. Passionné par Agatha Christie, il aime immerger ses lecteurs dans des intrigues haletantes, entre faux-semblants et voyages émotionnels. Il est également l’auteur de sagas jeunesse mystérieuses et d'une série de thrillers gratuits, dont “Machinations”.

Vous avez débuté comme musicien – en quoi cette expérience a-t-elle façonné votre écriture ?
Composer de la musique, écrire des paroles, c’est avant tout raconter des histoires, c’est sortir les gens de leur quotidien pendant un temps défini et que ce soit pour la longueur d’un morceau ou pour des heures de lecture, c’est finalement la même chose. La même finalité disons.
Pouvez-vous nous parler du moment ou du déclic qui vous a poussé à écrire votre premier roman ?
Je sentais que les projets musicaux dans lesquels j’étais impliqué allaient malheureusement devoir s’arrêter, mais moi je n’avais aucune envie de lâcher la rampe. Alors j’ai voulu continuer à exprimer ma créativité dans l’écriture puisque c’était déjà ce que je faisais avec les paroles de mes chansons et que je rêvais de ça depuis tout petit. Ça m’a vraiment paru comme une transition naturelle.
Quels auteurs, au-delà d’Agatha Christie, ont particulièrement influencé votre style ?
Je me suis abreuvé de littérature anglosaxonne allant de Ellroy à Coben et c’est là que j’ai appris la structure du thriller, cette manière toute particulière de construire un roman à suspense. Très vite après, sont venus des français comme Grangé ou Thilliez qu’on ne présente plus. Ils avaient eux aussi cette approche différente du polar et ils m’ont beaucoup inspiré.
Votre série “Machinations” est disponible gratuitement : qu’est-ce qui vous a motivé à offrir ce thriller ?
À mes débuts, il fallait quelque chose de très fort, d’impactant d’emblée, car je n’étais pas connu il y a dix ans. Je ne suis toujours pas « connu », mais ma notoriété s’est quand même nettement améliorée, soyons honnêtes. Pour en arriver là, j’ai donc décidé de donner le fruit de près d’une année de travail gratuitement, histoire que les lecteurs et lectrices puissent me découvrir sans barrière à l’entrée.
Comment conciliez vous la création de polars adultes et de sagas jeunesse (ex. “Histoires étranges”) ?
C’est assez simple car les deux genres sont diamétralement opposés. Pour mes thrillers jeunesse, je me mets simplement dans la peau du moi de 9 ans et j’écris ce que j’aurais voulu lire. Je fais le même exercice pour les thriller « adulte », j’écris tout naturellement ce que je voudrais lire en tant que lecteur de polars.
Parmi vos romans (“La Liste”, “Le dernier rituel”, etc.), lequel vous a le plus marqué – et pourquoi ?
Le roman qui m’a le plus marqué est sans nul doute « L’Oubliée » car c’est vraiment l’intrigue que j’ai mis le plus de temps à construire. C’était aussi la confirmation d’un engouement du public pour mon héros atypique et donc le deuxième volet d’une série avec lui comme enquêteur principal. Le succès qu’a eu ce thriller est assez dingue, il a même été traduit en d’autres langues que le français.
Vous jouez avec les twists et les faux-semblants : quelle est votre méthode pour surprendre vos lecteurs ?
Je suis un maniaque de la structure et je fais des plans très précis de mes romans avant de les écrire. À chaque moment crucial de l’intrigue, je me pose toujours la question : « que va penser le lecteur de ça ? » Et en général, je fais tout le contraire, en tout cas j’essaie de le berner au maximum. Parfois, j’anticipe même ce qu’il va penser que je vais penser qu’il pense ! C’est comme au poker, je me place sur plusieurs degrés de lecture.
Vous avez traduit cinq œuvres majeures de Lovecraft. Qu’avez-vous voulu préserver ou adapter dans vos traductions ?
Je ne prétends pas avoir révolutionné la traduction de ses œuvres, mais j’ai des souvenirs de très mauvaises traductions et quand je me suis penché dessus, j’ai bien vu l’ampleur des dégâts. Je suis parti de ce constat là pour me mettre au travail.
Quels défis avez-vous rencontrés dans la traduction de l’anglais vers le français, en particulier pour Lovecraft ?
C’est du vieil anglais et tout lecteur de Lovecraft sait que les descriptions sont parfois des choses totalement hallucinées, quand il évoque des dimensions supérieures par exemple, et quand on combine les deux, on a vraiment ce qui se fait de plus difficile en termes de travail de traduction.
Qu’est-ce qui vous a motivé à fonder Chambre Noire en 2015 – et quel est son positionnement éditorial ?
J’avais cette culture très anglosaxonne du thriller et je ne trouvais pas mon bonheur, en tout cas pas chez les éditeurs indépendants. Je voulais apporter au lectorat francophone des autrices et auteurs français avec ce goût pour la structure rythmée et des rebondissements, mais aussi des pépites anglosaxonnes encore jamais traduites en français. La maison d’édition a muté en L’Oiseau Noir depuis 2022 avec une belle diffusion en librairie.
Comment choisissez-vous les manuscrits que vous publiez chez L’Oiseau Noir ?
C’est très subjectif, notre ligne éditoriale est très précise en interne et toute l’équipe sait quoi chercher, mais pour résumer ce que l’on souhaite publier, je dirais qu’on veut des textes aux personnages marquants embarqués dans des intrigues aux forts enjeux structurées dans un récit aux chapitres incisifs et au suspense haletant.
Pouvez-vous décrire votre rôle au sein de votre maison : êtes-vous davantage éditeur, directeur artistique, ou les deux ?
C’est une petite structure donc on fait tout ici ! Mais la ligne éditoriale vient de mon impulsion donc je suis une sorte de directeur artistique avant de me saisir des textes choisis pour être publiés et de prendre mon rôle d’éditeur. Et je suis aussi traducteur, en plus d’écrire… ça ne s’arrête jamais !

À quoi ressemble une journée type dans votre vie d’écrivain ?
Je me lève à 6 heures, quand tout le monde dort encore à part les boulangers, et à 6h30 je suis à mon bureau pour écrire. Je fais ce qu’on appelle des sprints d’écriture : j’écris 25 minutes puis je fais une pause de 5 minutes et je recommence jusqu’à ce que tout le monde débarque au bureau à 9 heures. Dans les périodes d’accélération d’écriture, j’écris jusqu’à midi. L’après-midi est donc consacré à mon travail d’éditeur et de chef d’entreprise.
Utilisez-vous des routines ou des rituels pour démarrer un nouveau roman ?
Avant d’attaquer un nouveau roman, je relis d’abord les centaines de notes que j’ai prises au cours des années pour voir si une idée de twist, de personnage, de situation initiale, ne pourrait pas coller avec l’intrigue que je veux mettre en place. Ensuite, je fais un plan détaillé et je ne peux commencer véritablement l’écriture que quand j’ai tout. Juste avant ça, je faire imprimer des photos à l’ancienne sur du papier glacé de tous mes lieux et personnages et pour chaque scène que j’écris, j’affiche celles qui ont un rapport en face de moi sur le mur. Ça m’aide à me mettre dans l’ambiance.
Comment structurez vous vos intrigues et vos personnages avant l’écriture ?
Comme je l’ai dit, je suis un fou de la structure donc je fais un plan très précis. Avant de me lancer dans l’écriture, je sais exactement combien de mots va faire mon roman, car chaque chapitre est millimétré. J’applique tout le temps la même méthode pour construire mes personnages : je réponds à des dizaines et des dizaines de question dans une sorte d’interview ou d’interrogatoire, selon le point de vue. Pour l’intrigue, il y a des nœuds dramatiques à respecter à chaque étape du livre : au quart, à la moitié, aux trois-quarts, etc. Je me creuse la tête pour trouver des scènes emblématiques et fortes à chacun de ces points pivots et c’est de là, je pense, que mes romans tiennent leur rythme haletant et amènent toujours les lecteurs à vouloir tourner la page.
Y a-t-il des projets d’adaptation (cinéma, série, bande dessinée) pour vos romans ?
J’aimerais bien, mais rien encore de signer. Ma trilogie best-seller avec Maxime Monceau fait le tour des producteurs de cinéma donc on attend une bonne nouvelle un jour j’espère !
Comment voyez-vous l’évolution du thriller et du polar en France aujourd’hui ?
C’est plus un souhait qu’une vision, car je sais que ce que je demande est le contraire de ce qui est en train de se passer, mais j’aimerais qu’il y ait plus de place pour la diversité des autrices et auteurs dans le top des ventes. Je pense que le public francophone n’a pas besoin d’être monomaniaque et de ne lire qu’un seul thriller par an. Freida MacFadden n’a pas besoin de ventre 7 millions de livres en France, toute la chaîne du livre, y compris les lecteurs, pourrait très bien vivre en distribuant ces ventes sur beaucoup plus d’autrices et auteurs. Il pourrait par exemple y avoir de la place pour 28 mini MacFadden qui vendraient 250 000 exemplaires chacun ce qui est déjà ENORME ! Et dans ce cas, on aurait 28 super thrillers à lire dans l’année au lieu d’un seul, donc un toutes les deux semaines environ, ce serait super non ?
Quels sont vos projets à venir, tant en écriture qu’au sein de L’Oiseau Noir ?
Nous avons de très beaux projets sur le feu ! Toujours plus d’autrices et d’auteurs français, toujours plus de traductions pour faire découvrir les stars étrangères au public francophone et toujours plus de suspense. Côté écriture, je reprends mon rythme de croisière de 2 livres par an : un thriller adulte et un thriller jeunesse.
Quels conseils donneriez-vous à un jeune auteur désireux de publier dans le genre ?
Lire énormément dans ce genre et bien analyser ce qui fonctionne et ne fonctionne pas. Et faire un plan évidemment ! Se jeter à l’aveugle dans l’écriture d’un roman est à mon avis une perte de temps qui risque de décourager pour la suite. L’écriture est un plaisir, il faut que ça le reste et bien penser son roman avant d’écrire la première ligne y contribue !
Avez-vous d'autres passions ou projets artistiques (musique, scénarios, etc.) que vous souhaiteriez explorer ?
Je remonte deux/trois projets musicaux, toujours dans mes styles de prédilection : punk, hardcore, indie. L’écriture me prend déjà énormément de temps donc je pense qu’en ajoutant la musique qui me manque depuis tant d’années, je serai un homme comblé.





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