INTERVIEW : Fabrizio Bucella
Fabrizio Bucella est professeur à l’université, chercheur et vulgarisateur scientifique reconnu, figure marquante de la diffusion du savoir en Belgique et au-delà. À travers ses nombreuses interventions en radio et en télévision, il parvient à rendre accessibles des concepts souvent complexes, en mêlant rigueur scientifique et sens de la pédagogie. Auteur de plusieurs ouvrages, il s’attache à transformer la connaissance en un moment de découverte vivant et interactif. Son travail repose sur un savant équilibre entre précision, humour et plaisir de transmettre

Pouvez-vous revenir sur les grandes étapes de votre parcours académique et professionnel ?
C’est assez succinct en vérité. Arrivé d’Italie en Belgique, j’ai effectué mes études de physique à l’Université libre de Bruxelles puis y ai réalisé une thèse de doctorat. Aujourd’hui je suis professeur ordinaire de physique et de mathématiques dans cette même université (équivalent belge du grade full-professor). Notez que le français n’est pas ma langue maternelle, que je me goure avec les légumes et même parfois avec des mots courants comme une pétale (il paraît que cette chose est masculin) ou la lagrangienne (il paraît qu’on dit le lagrangien), mais c’est aussi parce que dans ma tête l’entropie est très grande, comme disent les physiciens.
Qu’est-ce qui vous a orienté vers les sciences et votre domaine d’expertise ?
La physique ce furent trois rencontres. Primo, la rencontre en vrai avec un astronome venu nous parler de la comète de Halley à l’école primaire. Là, j’ai su que ce serait physique et physique. Secundo, la rencontre à travers un livre avec Stephen Hawking. Je ne savais pas qu’on pouvait rendre la physique aussi passionnante qu’un roman policier. Tertio, des professeurs magnifiques de physique et de mathématique, tant à l’école qu’à l’Université, où j’étais tombé amoureux du prof. Jean Jeener. C’étaient pour moi les meilleurs cours que j’avais jamais eu (et je n’en ai plus jamais eu d’aussi bons). Très modestement, sans me comparer à ce génie j’essaye de reproduire quelque chose dont il pourrait être fier.
À quel moment avez-vous ressenti le besoin de partager vos connaissances avec un public plus large ?
Personnellement, à aucun moment. Ce sont mes étudiants, qui après l’épopée du virus, m’ont dit : « Eh monsieur, il faudrait faire des vidéos » (ils pensaient à TikTok à l’époque). Vous auriez vu ma tête. Je leur ai répondu du tac au tac : « Les vidéos c’est surfait ». Ceci dit leur petite Inception avait fonctionné et le week-end d’après je m’y suis mis, avec l’aide d’un ami qui touchait plus que moi aux vidéos, ce qui n’est somme toute pas compliqué. Puis ce fut une longue traversée du désert, à peu près quarante jours comme Jésus.
Comment parvenez-vous à concilier vos activités de professeur, chercheur et vulgarisateur ?
C’est assez simple. En Belgique, la loi impose aux universités de réaliser la mission de vulgarisation, à travers les services dits à la collectivité. Donc, j’ai ma charge de cours à temps plein qui est incompressible et, le reste du temps, je le consacre à la vulgarisation. Cette affaire n’est pas tout à fait idiote, car en vérité ce sont les impôts des citoyens qui financent l’Université et, qu’une partie puisse revenir aux citoyens sous la forme de « mise à disposition » de la science est somme toute logique.
Quelle différence faites-vous entre enseigner à des étudiants et s’adresser au grand public ?
Aucune sur le principe. Les vidéos sur les réseaux sociaux sont le prolongement de mes cours. Je ne suis qu’un simple prof en-dehors de l’amphi, donc je suis toujours prof, dans un amphithéâtre ou derrière la caméra. Je ne parle que de ce que je connais : la physique beaucoup et un peu les mathématiques et la logique formelle. Je ne me permettrai pas de parler de la science des animaux, même si j’ai un chien. D’ailleurs, la plupart des vidéos sont tirées de mes cours et conférences, dans le sens que ce sont des idées abordées par ailleurs dans les cours et que je décline en vidéo. Rien de bien exceptionnel au fond.
La vulgarisation scientifique vous semble-t-elle aujourd’hui indispensable ?
Oui, certainement car on a besoin de la science pour aider à comprendre le monde et comprendre le monde est la seule manière de pouvoir y être un peu acteur. Ceci dit, je ne fais pas cette chose dans un but philosophique ou parce que ce serait une mission sacrée dont je serais investi. Je fais ces vidéos parce que fondamentalement ça m’amuse et je prends du plaisir. Quand je n’éprouverai plus de plaisir, je ne le ferai plus.
Comment construisez-vous vos explications pour les rendre accessibles sans les simplifier excessivement ?
C’est la même démarche que celle qui consiste à préparer un cours et une conférence. Il y a trois ingrédients : primo, le travail ; secundo, le travail et tertio, le travail. D’abord, il faut expliquer des choses qu’on connaît. Je suis toujours impressionné qu’on puisse parler des trous noirs sans jamais avoir résolu la solution de Schwarzschild. Chaque fois que j’explique quelque chose, les équations ont été refaites. Ensuite, les vidéos sont scriptées, comme mes cours sont écrits. Après, face caméra je ne suis pas le texte, comme je ne suis pas mon écrit au cours. Les vidéos sont face au tableau et les cours aussi. Je suis un amoureux du tableau et de la craie, la vraie craie, c’est du carbonate de calcium.

Vos comptes ne sont pas monétisés, c’est un choix ?
Oui, ce n’est pas une erreur de parcours. Je dois recevoir deux demandes de collaborations commerciales par semaine. En toute sincérité, je serais ouvert à une collaboration avec des institutions publiques ou para-publiques, comme des musées scientifiques, des observatoires… mais je ne souhaite pas vendre des produits. Il n’y a pas valeur morale là-dedans, c’est le petit côté anti-conformiste. « Je suis un peau-rouge qui ne marche pas en file indienne », disait Achille Chavée (poète surréaliste belge que j’adore).
Quelle place occupe l’émotion dans votre manière de transmettre la science ?
Une grande place car je suis un hyper-sensible, parfois ça aide, parfois ça aide moins.
L’humour est très présent dans vos interventions : comment s’est-il imposé dans votre approche pédagogique ?
Comment je ne saurais dire, car on est rarement le bon juge de soi-même. J’ai toujours fait le mariole à l’école, depuis que je suis tout petit. Je me rappelle que dès le premier cours, les étudiants avaient éclaté de rire à une bête réflexion que j’avais à moitié marmonnée dans ma barbe.
Peut-on dire que vous cherchez à faire de la science une forme d’art accessible ?
Là vous me prêtez trop de qualités.
Comment avez-vous fait vos premiers pas dans les médias, notamment à la radio et à la télévision ?
Très concrètement, je suis sorti de chez moi et j’ai été prendre le tram, qui arrive à la RTBF (service de radio-télévision public belge). Sinon, c’est comme pour le premier cours. On en mène pas large, on est impressionné, la voix n’est pas assurée, la chemise trempée. Après ça s’améliore… un peu. Je reste un éternel angoissé et je prépare tant mes cours, mes conférences que mes interventions à la télévision au cordeau. Puis, quand je rentre chez moi je suis pas content car on aurait pu faire mieux.

Comment entretenez-vous l’interactivité avec le public à travers ces supports ?
Je passe quasiment deux heures par jour à répondre aux messages privés sur les différentes plateformes et aux mails. Je n’arrive plus à suivre. Petit à petit, je loupe des messages, des mails de question et cette chose ira en s’accentuant. À mon sens deux heures par jour, c’est trop. Donc je ne sais pas comment je vais faire.
Avez-vous observé une évolution dans la place de la vulgarisation scientifique dans les médias ?
Oui et pas dans le bon sens. La faiblesse du journalisme scientifique est documentée. En Belgique francophone, il n’y a quasiment plus de journaliste scientifique attitré dans les rédactions, c’est considéré un luxe. Si on retire la science, comment voulez-vous que les jeunes s’en saisissent ? Puis on s’étonnera que les gens croient que la Terre est plate ou que les traces blanches dans le ciel sont des produits maléfiques qui servent à conditionner la population.
Qu’est-ce que l’écriture vous apporte par rapport à la prise de parole orale ?
Cela me fait plaisir que vous me posiez la question, car l’écriture est pour moi un plaisir immense. Je participe au média The Conversation en France et il y a bien sûr aussi les livres que j’essaye de publier régulièrement. Il y a un vrai plaisir de l’écrit. Saviez-vous que je prépare encore tous mes cours à la main ? Au stylo plume dans un cahier ? Je n’écris pas seulement les schémas et les équations, mais toutes les phrases. Au départ, je le faisais car c’est au fond la seule méthode que je connaisse pour préparer une leçon, puis je me suis rendu compte que c’est un bonheur incroyable à faire.
Comment choisissez-vous les thèmes de vos ouvrages ?
C’est mon éditeur Guillaume Allary de la maison Allary qui les choisit. Il est très fort. Souvent, quand j’ai une idée il dit, oui, enfin, il dit pas non, et puis on ne la fait pas. Il a certainement raison, car quand on réalise ses idées ça marche du tonnerre de Brest.
Vos livres prolongent-ils vos interventions médiatiques ou représentent-ils un espace différent ?
Il me semble, mais c’est à vous de me dire, que tout participe de la même logique. Un cours donne une conférence et des vidéos qui deviennent des chroniques ou des chapitres d’un livre. Vous savez, ma vie est assez peu passionnante. Le soir, après la télévision, je rentre chez moi, je promène le chien et je bouquine, soit un livre de physique, soit un roman d’un auteur mort. Comme cela j’ai moins de chances de me gourer et de lire un navet.
Votre approche mêlant rigueur, humour et interactivité est très marquée : comment l’avez-vous développée ?
Elle est arrivée au fil de l’eau, vraiment. Il n’y avait pas de plan de carrière, je suis très mauvais à ça. Je ne sais pas négocier.
Quel rôle souhaiterez-vous continuer à jouer dans la transmission du savoir à l’avenir ?
Prof, c’est le plus beau métier du monde. J’ai la chance de le faire tant à l’intérieur qu’en-dehors de l’amphi. Pourvu que ça dure, comme disait Laetitia Bonaparte, la maman de Napoléon.






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